On mettait à sac l’hôtel de Saint-Alais !… Et Denise ? Et sa mère ?…
Je ne songeai à elles que tardivement ; mais cette pensée une fois venue, rien ne put la déloger. Elle contracta mon cœur, qui semblait prêt à s’arrêter. N’avais-je donc sauvé Denise que pour cela ? L’avais-je, au risque de ma vie, sauvée des rustres en démence, uniquement pour qu’elle allât tomber entre les mains plus odieuses de ces misérables en folie, de ces rebuts de la cité ?
Pensée affreuse ! car j’aimais Denise, et tout en courant, je comprenais mieux que je l’aimais. Si je l’avais ignoré jusque-là, cet amour ne pouvait manquer de m’être révélé par l’intensité de souffrance que me causait l’abominable perspective. Deux cents toises au plus séparaient les Trois Rois de l’hôtel de Saint-Alais, mais la distance me sembla infinie. Un siècle me parut s’écouler jusqu’au moment où je m’arrêtai hors d’haleine et pantelant sur la lisière de la foule, et m’efforçai de voir, par-dessus les têtes moutonnantes, ce qui se passait devant moi.
Un coup d’œil suffit à me rassurer ; et je respirai plus librement. La foule n’avait pas encore gain de cause. De chaque côté de l’hôtel de Saint-Alais, elle emplissait la rue dans toute sa largeur ; mais devant l’hôtel même, il restait un espace, maintenu libre par le feu des assiégés. De temps à autre, un homme isolé ou une poignée d’hommes jaillissaient des rangs de la foule, et franchissant d’un trait cet espace libre, attaquaient la porte à coups de haches et de barres de fer, ou voire avec leurs poings nus ; mais à chaque fois un flocon de fumée jaillissait des fenêtres, par les meurtrières percées dans les volets, puis un second coup, un troisième, et les hommes se rejetaient en arrière, ou s’effondraient sur les dalles, et restaient en plein soleil, perdant leur sang.
C’était un affreux spectacle. Bien qu’elle n’osât donner l’assaut en masse qui aurait emporté la place, une rage de bêtes fauves secouait la foule, quand elle voyait tomber ses chefs, et cette rage, à elle seule, eût intimidé les plus braves. Mais quand à cette rage et à ces cris démoniaques s’adjoignaient d’autres sons non moins affreux — les plaintes des blessés et le crépitement de la fusillade (car plusieurs avaient des armes, dans la foule, et tiraient des maisons voisines sur les fenêtres de Saint-Alais) — l’effet devenait formidable. Je ne sais pourquoi, mais l’éclat du soleil, et les grandes façades blanches alignées dans la rue, et la distinction même du quartier, rendaient l’effusion du sang plus hideuse ; si bien que pour un temps la foule ondulante, l’espace découvert jonché de blessés, les hurlements, les blasphèmes ignobles et les coups de feu, tout ce spectacle me parut irréel. Moi-même, qui étais accouru à fond de train et en risque-tout, j’hésitais. J’hésitais à me croire dans Cahors, dans cette ville que j’avais toujours connue si paisible ; et je me demandais si je ne rêvais pas.
Mais cette hypothèse était trop extravagante pour me retenir plus de quelques secondes ; et avec un ahan je me jetai dans la presse, et m’attachai de toutes mes forces à la traverser pour gagner l’espace libre, sans savoir toutefois ce que je ferais une fois arrivé là, ni en quoi ma présence pouvait être utile. Mais à peine avais-je fait un mouvement, que je me sentis empoigner par le bras, et quelqu’un, s’accrochant à moi avec ténacité, me tira en arrière. Je me retournai, prêt à répondre à cette violence par des coups, car j’étais hors de moi ; mais à la vue de l’abbé Benoît je laissai retomber ma main, pour saisir la sienne avec une exclamation joyeuse, et il m’entraîna hors de la presse.
Son visage pâli était morne et consterné ; mais le hasard merveilleux qui me l’avait fait rencontrer me rendit de l’espoir.
— Vous pouvez faire quelque chose ! lui criai-je à l’oreille, tout en lui étreignant la main avec vigueur. Le Comité refuse d’agir, et ceci est un crime. Un crime, mon cher ! Le voyez-vous bien ?
— Qu’y puis-je ? gémit-il.
Et il leva l’autre bras au ciel dans un geste de désespoir.