Il restait muet, tout tremblant. La passion qui m’animait en présence de la férocité populaire ne le soutenait pas, et le courage lui manquait.

— Allons, réparez-le ! répétais-je avec fureur.

— Je ne puis arriver à eux, balbutia-t-il.

— En ce cas, je vais vous ouvrir le chemin ! répliquai-je, impitoyable. Suivez-moi ! Entendez-vous ce tumulte ? Eh bien ! nous allons y jouer un rôle.

Une douzaine de coups de feu venaient de partir, presque en une salve. Nous ne pûmes voir leur résultat, ni ce qui se passait ; mais le fauve mugissement de la populace m’enivrait. Je criai à l’abbé de me suivre, et me précipitai dans la cohue.

De nouveau il me saisit et m’arrêta, s’agrippant à moi avec un entêtement irréductible.

— Si vous tenez à y aller, allez-y par les maisons ! Passez par les maisons d’en face ! me chuchotait-il à l’oreille.

Il me restait assez de raison, quand il l’eut redit deux fois, pour le comprendre et lui obéir. Je me laissai mener par lui. Sitôt hors de la presse, nous nous élançâmes dans une venelle qui longeait le derrière des maisons opposées à l’hôtel de Saint-Alais. Nous n’étions pas les premiers à passer par là : la même idée était déjà venue à quelques-uns d’entre les plus actifs séditieux, qui avaient ainsi gagné les fenêtres d’où ils tiraient. Nous trouvâmes donc ouvertes les portes de plusieurs maisons, d’où nous arrivaient les cris et les blasphèmes de ceux qui en avaient pris possession. Mais nous n’allâmes pas loin. J’avisai la première porte venue, et dépassant vite un groupe terrifié de femmes et d’enfants — les probables occupants de la maison — qui se pressaient alentour, je pénétrai et me dirigeai tout droit vers la porte de la rue.

Deux ou trois hommes de mauvaise mine, au visage noirci de poudre, tiraient par une fenêtre du rez-de-chaussée. Comme je passais, l’un d’eux se retourna et me vit. Avec un blasphème, il me cria de m’arrêter, me prévenant que si je me montrais au dehors, les aristocrates me tireraient dessus. Mais dans ma surexcitation je ne l’écoutai pas ; j’ouvris la porte, et une seconde plus tard je me trouvais sur la rue, seul dans l’espace libre et ensoleillé. J’avais de chaque côté, à cinquante pas, les rangs serrés de la foule ; devant moi se dressait, morne et blanche, la façade de l’hôtel de Saint-Alais. A mon apparition, il s’en échappa un petit flocon de fumée avec un coup de mousquet.

Étonnée de me voir là seul et arrêté, la foule se tut, et je levai la main. Un coup de feu partit au-dessus de ma tête, puis un second ; et un éclat de bois s’arracha des volets verts à la maison d’en face. Puis une voix dans la foule cria de cesser le feu ; et pour un moment tout fut silencieux. Je restai au milieu de la touffeur ardente et sans un souffle, la main levée. C’était l’occasion pour moi, et je l’avais obtenue par miracle ; mais je fus d’abord muet, incapable de trouver mes mots.