Enfin, comme il naissait dans la foule un murmure confus, je parlai.

— Gens de Cahors ! m’écriai-je. Au nom des trois couleurs, arrêtez !

Et, vibrant d’émotion, comme inspiré, tout à coup je m’avançai à pas lents vers la maison assiégée, puis, sous les yeux de tous, je détachai la cocarde de mon revers et la suspendis au heurtoir de la porte. Ensuite je me retournai.

— Je prends possession, criai-je de toutes mes forces, pour être entendu de tous ; je prends possession de cette maison et de tout ce qu’elle renferme, au nom des trois couleurs, de la Nation et du Comité de Cahors. Ceux qui s’y trouvent passeront en jugement, et justice sera faite. Quant à vous, je vous requiers de partir, et de retourner chez vous en paix. Le Comité…

Je n’allai pas plus loin. Sur ce mot une balle siffla à mon oreille et fit sauter le plâtre du mur. Alors, comme si ce bruit avait déchaîné toutes les fureurs populaires, des rugissements d’indignation retentirent. On me sifflait, on m’injuriait, on hurlait : « A la lanterne ! » et : « A bas le traître ! » En un instant, comme si d’invisibles écluses avaient cédé, la foule de chaque côté se précipita tout à coup en avant, et roula vers la porte en une masse compacte, où je me vis aussitôt englouti.

Je m’attendais à être mis en pièces ; mais au lieu de cela je fus simplement bourré de coups, et rejeté de côté. On m’oublia, et tout aussitôt je me perdis dans les remous tournoyants de la masse d’individus qui se jetaient pêle-mêle sur la porte, retombaient les uns sur les autres, et se blessaient réciproquement, dans la furie de leur attaque. Les blessés de tantôt étaient foulés aux pieds, mais personne ne s’arrêtait à leurs appels. Par deux fois, un coup de feu partit de la maison, et chaque coup fut efficace ; mais la presse aux abords de la porte était si grande, et la furie des assaillants si aveugle, que les gens atteints s’effondraient sans qu’on s’en aperçût, et périssaient écrasés sous les talons de leurs complices.

Rejeté contre les balustrades de fer du perron, je m’y cramponnais, et protégé de la poussée par un pilier, je réussis non sans difficulté à me maintenir en place. Mais il m’était impossible de bouger ; je dus rester là tandis que la foule déferlait autour de moi, et, dans un vertige d’horreur, j’y attendis le dénouement. Il se produisit enfin. Les panneaux de la porte, fendus et disloqués, s’abattirent. Les plus avancés des assaillants bondirent vers la brèche. Toutefois l’encadrement, retenu par un gond, résistait encore, et les empêchait d’entrer. A la longue, cet obstacle céda sous leurs coups, et la porte s’abattit avec fracas. Je me jetai dans le torrent, et j’eus le bonheur d’être porté dans l’hôtel parmi les premiers, sans tomber, comme il arriva à plusieurs.

Mon intention était de devancer les autres, et ainsi, gagnant l’étage avant eux, je combattrais au moins pour Denise, si je ne pouvais la sauver. Car j’avais pris la contagion populaire, et le sang me bouillait. Personne de la foule n’était plus que moi disposé à tuer. Je luttai donc de vitesse avec les autres ; mais quand j’arrivai au pied de l’escalier je vis, comme eux, un obstacle qui nous arrêta tous.

C’était M. de Gontaut, qui en cette heure suprême de danger, se haussait au-dessus de lui-même. Il se tenait sur les marches, seul, et regardait de haut les envahisseurs, en souriant. Toute trace de décrépitude et de frivolité avait disparu de son visage qui reflétait uniquement la valeur de sa caste. Il voyait son monde chanceler, la lie et la canaille prêtes à le submerger, tout ce qui avait fait sa joie et sa raison de vivre prêt à disparaître ; il voyait la mort qui l’attendait, sept marches plus bas, et il souriait. Sa fine épée suspendue au poignet, il tapotait sa tabatière en nous regardant de haut ; non plus bavard, volage, et — avec ses histoires de futiles intrigues et sa foi épicurienne — quasi méprisable ; mais fier et assuré, avec des yeux rayonnants de défi.

— Ah, ah ! chiens ! dit-il, vous voulez mériter la potence ?