Durant quelques secondes personne ne bougea. La présence du vieux gentilhomme et son intrépidité en imposaient aux plus vils ; et ils restaient béants, domptés par son regard. Puis il remua. D’un geste posé, comme on salue avant un duel, il leva la garde de son épée, dont il nous présenta la pointe.
— Allons, dit-il, d’un ton plein de mépris amer, ne vous gênez pas. Qui de vous tient à précéder les autres en enfer ? Car j’en veux dépêcher un.
Le charme était rompu. Avec un hurlement, une douzaine de gredins escaladèrent les marches. Je vis l’acier clair flamboyer une fois, deux fois ; et l’un d’eux retomba en arrière et roula sous les pieds de ses collègues. Puis une énorme barre de fer se leva et retomba sur le visage souriant, et le vieux gentilhomme s’affaissa sans un cri ni une plainte, sous une tempête de coups qui le réduisirent aussitôt à l’état de cadavre.
Ce fut l’affaire d’un instant, et je ne pus intervenir. L’instant d’après une vingtaine d’hommes s’élancèrent par-dessus son corps et dans l’escalier, avec d’effroyables hurlements. Je les rejoignis. A droite et à gauche étaient des portes fermées, décorées de peintures à la Watteau. Elles furent enfoncées en un clin d’œil, et la horde sauvage envahit les appartements somptueux, balayant tout sur son passage, renversant et fracassant avec fureur vases, statues, cristaux, miniatures. Avec des clameurs de triomphe, ils emplirent ce salon qui ne connaissait depuis des générations que les grâces et le charme de la vie ; et leurs sabots martelèrent les parquets cirés depuis si longtemps caressés par les traînes des jolies femmes. Tout ce dont ils ignoraient l’usage était arraché et jeté à bas ; en un moment les grands miroirs de Venise furent en pièces, les tableaux crevés et lacérés, les livres lancés par les fenêtres.
Je n’eus de ce spectacle qu’un bref aperçu en m’arrêtant sur le palier. Mais j’en vis assez pour me convaincre que les fugitifs n’étaient pas dans ces pièces-là, et je me précipitai dans l’escalier, vers l’étage supérieur. Malgré la brièveté de ma halte, d’autres m’y avaient précédé. En débouchant sur le palier, je me trouvai devant trois individus qui écoutaient à une porte. En me voyant l’un d’eux se dressa.
— Ils sont ici ! cria-t-il. Il y a une voix de femme ! Arrière !
Et levant une pince de fer il s’apprêtait à enfoncer la porte.
— Halte ! m’écriai-je, d’un ton si impérieux qu’il abaissa son outil. Halte ! Au nom du Comité, je vous ordonne de laisser cette porte. Le reste de la maison est à vous. Pillez-le à votre aise.
Les hommes me dévisageaient.
— Sacré tonnerre ! lança l’un d’eux. Qui donc es-tu, toi ?