— Et y a-t-il eu quelqu’un de puni pour… pour l’affaire de Saint-Alais ?

— On ne punit plus personne, de nos jours, répliqua André, vertement. Sauf parfois un meunier, que l’on pend sous prétexte que le blé est cher.

— En ce cas Petit-Jean lui-même…

— Petit-Jean est parti à Paris. Il est probablement à l’heure qu’il est major ou colonel.

Sur ce dernier trait le vieux valet me laissa, et je restai à la torture. Car je n’avais pas encore trouvé le courage de demander la seule chose que je désirais savoir ; cette chose qui avait développé en moi, parallèlement au retour de mes forces, d’abord une vague inquiétude, transformée par degrés en une angoisse redoutable, en une crainte accablante qui pesait sur moi comme un cauchemar, et en dépit de ma jeunesse minait mon existence, et retardait ma guérison.

J’ai lu qu’en certains cas l’amour s’éteint avec la fièvre, et que des gens se relèvent guéris non seulement de leur maladie, mais de la passion qui les consumait lorsqu’ils s’alitèrent. Mais tel ne devait pas être mon cas : dès l’instant où cette angoisse vague et sans cause prit forme et consistance, et où je vis sur les rideaux verts de mon lit un pâle visage d’enfant, un visage qui tantôt pleurait et tantôt me regardait triste et suppliant, — dès cet instant Denise ne resta plus une heure absente de mon esprit. Les pensées qu’elle me consacrait dans sa détresse, les muets élans de son cœur vers moi, jouèrent-ils un rôle dans cette hantise ? Dieu le sait ! Mais tel était le fait.

Le lendemain cependant, je fus délivré de cette crainte opprimante. L’abbé Benoît, j’imagine, avait résolu d’entamer ce sujet ; car sa première question, après s’être informé de ma santé, alla droit au fait.

— Vous ne m’avez jamais demandé ce qui s’est passé après que vous fûtes blessé, monsieur le vicomte, dit-il après une courte hésitation. Vous rappelez-vous ?

— Je n’ai rien oublié, dis-je en laissant échapper une plainte.

Il poussa un soupir de soulagement. Il devait craindre que je n’eusse le cerveau dérangé.