— Les dames ne sont donc pas ici ?
— Hé non (et il me fit un clin d’œil). Qui enferme bien retrouve bien. Mais elles n’ont pas à se plaindre. Comme il y a un ou deux mauvais garçons au violon, Babet, le geôlier, leur à donné une chambre chez lui.
Cependant la lanterne arriva, et le maire ayant drapé dans un manteau son imposante personne, nous sortîmes de la maison. Il faisait absolument noir sur la place, le peu de réverbères qui l’éclairaient lors de mon arrivée ayant été éteints, j’imagine, par le vent qui se levait et tourbillonnait maintenant avec force dans cet espace resserré. La jaune clarté de la lanterne nous était indispensable, mais bien qu’elle nous fît voir à quelques pas où poser le pied sur le pavé, elle rendait plus noires les ténèbres d’alentour. Je ne distinguais même pas la silhouette des toits, et n’avais aucune idée de la direction ni de la distance parcourues. Tout à coup, M. Flandre fit halte, et levant son falot, en projeta la clarté sur un mur de pierre lisse, où une porte basse et cloutée de fer, profondément encastrée dans la maçonnerie, nous montrait son visage rébarbatif. Au milieu de cette porte il y avait un énorme heurtoir, et au-dessus, un petit judas.
— Qui enferme bien retrouve bien ! répéta le maire, avec un rire opaque.
Mais au lieu de soulever le heurtoir, il frappa de son bâton sur les barreaux du judas.
Cet appel reçut vite sa réponse. Une tête regarda un instant par le grillage, puis la porte s’ouvrit devant nous. Le maire me précéda, et nous quittâmes la nuit pour pénétrer dans une atmosphère étouffante et chaude puant l’oignon et le mauvais tabac, plus toute une variété d’odeurs analogues. Sans mot dire, le geôlier reverrouilla la porte derrière nous, et prenant le falot des mains du maire, il nous conduisit par un couloir sombre et bas juste assez large pour une personne. Il fit halte devant la première porte à la gauche du couloir, et la poussa.
M. Flandre entra le premier, et s’arrêtant pour ôter son chapeau, obstrua momentanément le cadre de la porte. J’eus le loisir d’entendre un bout de refrain obscène qui provenait d’une pièce située plus loin dans le couloir, et les aboiements répétés du chien de la prison, qui, à notre bruit, tirait sur sa chaîne, quelque part dans la même direction. Je remarquai aussi que les murs du couloir étaient crasseux et ruisselants d’humidité. Mais une voix, qui répondait aux salutations de M. Flandre, frappa mon oreille, et me figea sur place.
C’était la voix de Mme de Saint-Alais !
Il était heureux que j’eusse envisagé, même une seconde, l’idée extravagante et folle qui m’avait traversé au cours du souper ; car elle me préparait dans une certaine mesure. Et je n’eus guère le loisir d’autres préparations, pour réfléchir et me décider. Par chance la pièce était obscurcie de tabac et de la vapeur du linge qui séchait devant le feu ; et je profitai d’un accès de toux, en partie simulé, pour m’attarder un peu sur le seuil après que M. Flandre fut entré. Puis je le suivis.
Outre le maire, quatre personnes occupaient la pièce, mais je négligeai l’homme et la femme maussades installés devant une table avec un jeu de cartes poisseuses. Je vis seulement la marquise et sa fille, que je dévorai des yeux. Elles étaient assises sur deux escabeaux, de l’autre côté de l’âtre : la jeune fille, les yeux à demi clos, s’adossait au mur d’un air de lassitude ; la mère, droite et alerte, soutenait le regard du maire avec un sourire dédaigneux. Ni la prison, ni le danger, ni l’entourage de ce taudis infect, n’avaient eu le pouvoir de dompter cette âme hautaine ; mais, lorsque ses yeux se détournant du maire rencontrèrent les miens, elle se leva d’un bond avec un cri étouffé, et resta interdite devant moi.