Elle eut de nouveau un rire de délice.
— Là ! je vous l’avais bien dit ! reprit-elle. Maintenant je vais vous dire ce que vous allez faire. En avant de nous, paraît-il, on est fort soupçonneux. L’histoire de Mme Corvas, même confirmée par votre parole, peut ne pas suffire. Vous direz donc que je suis votre mère, et que mademoiselle est votre sœur. Elle préférerait, j’imagine, poursuivit la marquise, en jetant à sa fille un regard acéré, passer pour votre femme. Mais cela ne me convient pas.
Je poussai un grand soupir ; mais j’étais aussi désarmé qu’un prisonnier, aussi contraint à l’obéissance qu’un esclave. Je ne pouvais les quitter, pas plus que les dénoncer ; mon honneur et mon amour étaient l’un et l’autre en jeu. Mais je prévoyais que j’aurais à subir, heure par heure et de lieue en lieue, des brocards aux dépens de la jeune fille, des épigrammes sur sa modestie, des mots plus cuisants que des lanières. Tel était le plan de la marquise. La jeune fille devait voyager avec moi, respirer le même air que moi, et pendant des heures l’ourlet de sa jupe effleurerait ma botte. Notre sécurité à tous en dépendait. Mais après ceci, après ce que nous venions d’entendre l’un et l’autre, son regard, s’il rencontrait le mien, ne pouvait plus que se détourner ; sa main, si elle touchait la mienne, devait se retirer avec horreur. Il y avait désormais une barrière entre nous.
Comme je l’avais prévu, Denise se renferma dans sa dignité, et elle resta sans pleurer ni gémir, et sans chercher par un regard à puiser du courage dans mes yeux. Sans que sa patience se démentît un seul instant, elle regardait par la fenêtre quand j’affectais de dormir, et elle regardait sa mère quand je me redressais. Elle se consolait peut-être à l’idée de leur salut, pour quoi elle supportait la punition en silence. Mais je n’y songeai pas. Peut-être aussi souffrait-elle moins que je ne l’imaginais ; mais je doute qu’elle veuille en convenir, même aujourd’hui.
En tout cas, et bien qu’elle m’eût entendu prendre sa défense, elle ne me parla pas plus que je ne lui parlai. Ce fut dans ces singulières conditions que fut entrepris et poursuivi le plus singulier voyage que l’on ait jamais fait. Nous roulions parmi d’agréables vallées verdoyantes ; sur des plateaux stériles, où les neiges de l’hiver s’attardaient aux creux des rochers ; sous le soleil, ou éventés par la bise glaciale des hauteurs ; mais rien de tout cela ne nous touchait. Nos cœurs et nos pensées ignoraient tout, en dehors de cette voiture, où la marquise trônait souriante, et où nous gardions un silence lugubre.
Vers midi nous fîmes halte pour nous reposer et manger à l’auberge d’un petit village, situé haut dans la montagne. On pouvait se croire au bout du monde, avec ce chaos de sommets qui s’étageaient par-dessus, et les pentes de schiste qui dévalaient par-dessous. Mais la démence de l’époque avait pénétré jusque dans ce coin perdu. Nous n’avions pas eu le temps d’absorber deux bouchées, que le syndic demandait à voir nos papiers. Je n’avais pas le choix, Dieu sait ! et la marquise passa pour ma mère, et Denise pour ma sœur. Puis, tandis que le syndic restait penché sur mon brevet, tout en s’efforçant d’apprendre de moi les nouvelles de ce qui se passait dans la plaine, un cheval s’arrêta à la porte, j’entendis une voix, et, en un tournemain, M. le baron de Géol entrait dans l’auberge. Celle-ci ne contenait, en fait de pièce décente, que la salle où nous étions : il y pénétra.
Il se découvrit à la vue des dames ; puis me reconnaissant, il eut un léger haut-le-corps, et sourit, non sans amertume.
— Vous êtes parti de bonne heure ! dit-il. Je vous ai attendu à la porte de l’est, mais je ne vous ai pas vu venir, monsieur.
Je rougis, pris de remords, et lui présentai mille excuses. De fait, je l’avais totalement oublié. Pas une seule fois l’idée ne m’était venue que j’avais rendez-vous avec lui à la porte.
— Vous n’êtes pas à cheval ? fit-il, en jetant sur mes compagnes un regard assez singulier.