Une discrète ovation de rires, une palpitation d’éventails et de paupières féminines, accueillirent la proposition. Mais la marquise, souriante et sphingienne, demeura quelques instants immobile et muette. Puis elle se tourna vers sa fille, qui, à l’énoncé de son nom, s’était rejetée en arrière, comme pour se dérober aux regards.
— Allez, Denise, dit-elle simplement. Priez M. de Saux de vous faire l’honneur d’être votre recrue.
La jeune fille s’avança lentement. On la voyait frissonner ; et je n’oublierai jamais le tourment de cette minute où je l’attendis, le cerveau submergé tour à tour de honte et d’opiniâtreté. Un éclair de pensée me montra le piège dans lequel j’étais tombé, piège plus affreux que le dilemme prévu. Et ce ne fut pas ma moindre souffrance que de voir la jeune fille, martyrisée par la timidité, s’arrêter devant moi et balbutier son humble requête en termes presque inintelligibles.
La refuser, en présence de tout ce monde, me semblait chose monstrueuse. Cela me semblait une chose aussi barbare que de la frapper ; une action aussi cruelle, abjecte, et indigne d’un gentilhomme, que de fouler aux pieds cette créature douce et innocente ! Je sentais cela, je le sentais profondément. Mais je sentais non moins que me laisser fléchir c’était tourner le dos à ma réputation et à ma vie ; c’était consentir à être la dupe d’un stratagème, à être un lâche, même applaudi de tous ceux qui m’entouraient. Je voyais ces deux alternatives, et je balançai une minute entre la fureur et la pitié, cependant que les lumières et les nobles visages, curieux ou méprisants, flottaient vertigineusement devant les yeux. A la fin je murmurai :
— Mademoiselle, je ne puis… Non, je ne puis.
— Monsieur !
L’exclamation ne venait pas de la jeune fille, mais de sa mère, et elle résonna haute et perçante par toute la salle. Je remerciai Dieu de cette intervention qui débrouillait d’un seul coup le chaos de mes pensées. Redevenu moi-même, je me tournai vers la marquise, et m’inclinai.
— Non, madame, je ne puis, dis-je avec fermeté, car, libéré de mon hésitation, j’étais résolu, plein d’assurance et de défi. On connaît mes opinions. Et je ne veux pas, même en faveur de mademoiselle, leur donner un démenti.
Ce dernier mot sortait à peine de mes lèvres, qu’un gant, lancé par une main invisible, me frappa sur la joue ; et pour une minute la salle entière parut prise de démence. Dans une tempête de huées, de « Malotru !… Félon !… Conspuez le traître ! » une douzaine de lames s’agitèrent sous mon nez, une douzaine de cartels me furent jetés à la face. Je n’avais pas encore appris alors à quel point une foule est irritable et combien elle est moins accessible à la pitié que l’un quelconque de ceux qui la composent. Stupéfait, assourdi par le tumulte, que les cris perçants des dames ne contribuaient guère à diminuer, je reculai d’un pas.
M. de Saint-Alais saisit l’instant. Il sauta à terre, et refoulant les épées qui me menaçaient, il se jeta devant moi.