— Silence, messieurs ! du calme ! cria-t-il, dominant le tumulte. Écoutez-moi, je vous prie ! Ce gentilhomme est mon invité. Il ne fait plus partie des nôtres, mais il doit sortir d’ici sain et sauf. Place ! Faites place, je vous prie, pour M. le vicomte de Saux !

On lui obéit à contre-cœur, et se rejetant les uns à droite les autres à gauche, on dégagea au milieu de la salle un chemin libre jusqu’à la porte. Se tournant vers moi, Saint-Alais me fit un grand salut, son plus beau salut de cour.

— Par ici, monsieur le vicomte, s’il vous plaît, dit-il. Mme la marquise n’abusera pas davantage de votre temps.

Les joues en feu, je le suivis au long de l’étroit sillon de parquet luisant et passai sous le lustre, entre deux files d’yeux railleurs, sans que personne s’y opposât. Dans un silence de mort, je le suivis jusqu’à la porte. Arrivé là, il s’effaça devant moi, me salua, et je le saluai ; puis, d’un pas automatique, je gagnai la sortie, seul.

Je traversai l’antichambre. La foule des valets ricaneurs qui s’y pressaient attirés par la curiosité, me dévoraient des yeux ; mais je ne m’aperçus pas plus de leur insolence que de leur présence. Jusqu’à la minute où l’air froid de la rue me ranima, je marchai comme assommé et incapable de pensée, tant le coup avait été brutal et inattendu.

Lorsque je revins un peu à moi, mon premier sentiment fut de la rage. J’étais entré ce soir même chez M. de Saint-Alais en possession de tous les biens de la vie ; et j’en sortais privé d’amis, de réputation, et de ma fiancée ! J’y étais entré me fiant à son amitié, à cette amitié de tradition dans nos familles ; et il m’avait joué le tour le plus affreux. Cette pensée m’arracha une plainte, et je m’arrêtai en pleine rue, songeant à la triste figure que j’avais faite parmi eux, et envisageant l’avenir qui m’était réservé.

Car déjà, je commençais à discerner l’étendue de ma folie… et que j’aurais dû céder. Je ne pouvais, planté là au milieu de la rue, prévoir l’avenir, ni me douter que l’ancienne France allait disparaître et qu’à cette heure même, dans Paris, son glas funèbre avait tinté. Je devais me conduire selon l’opinion des gens qui m’entouraient ; je devais savoir, lorsque demain je passerais par les rues, quelle attitude garder vis-à-vis du monde, et s’il fallait me dérober ou me battre. Car dans la nouvelle séance de la matinée…

Ah oui ! l’Assemblée. Ce mot donna un nouveau cours à mes idées. C’était là que je trouverais ma revanche. Pour m’empêcher d’y élever une note discordante, ils m’avaient cajolé, puis la cajolerie échouant, ils m’avaient insulté. Eh bien ! je leur ferais voir que ce dernier moyen ne valait pas mieux que le premier, et qu’en croyant éliminer un Saux, ils suscitaient un Mirabeau. Partant de là, je passai une nuit de fièvre. Le ressentiment aiguillonnait mon ambition ; par haine contre ma caste je donnais mon amour au peuple. Tous les signes de misère et de disette que j’avais eus sous les yeux pendant le jour me revinrent alors, et je les collectionnai pour en faire usage. L’aube me surprit, toujours arpentant ma chambre, toujours réfléchissant, composant, déclamant. Lorsque André, mon vieux valet, qui avait aussi été celui de mon père, entra chez moi à sept heures, un billet à la main, je ne m’étais pas encore déshabillé.

On avait dû lui faire en bas un récit fantaisiste de l’événement, et cette persuasion me fit rougir. Mais je ne m’occupai point de sa mine contrite, et sans mot dire je décachetai le billet. Il n’était pas signé, mais je reconnus l’écriture de Louis.

« Retourne chez toi, disait-il, et garde-toi de paraître à l’Assemblée. Ils veulent te défier à tour de rôle ; tu devines ce qui en résulterait. Quitte Cahors à l’instant, ou tu es un homme mort. »