— Tout à fait, répondit-il avec calme. Néanmoins, c’est le roi que je sers. Et vous, qui servez-vous ?
Je restai muet.
— De qui est ce brevet, monsieur, qui redoute la contamination ?
Je regimbai sous l’ironie, mais gardai le silence.
— Allons, monsieur le vicomte, reprit-il avec franchise, et sur un autre ton. Revenez à vous, je vous en prie. Je suis Froment, vous l’avez deviné. Je suis de plus un fugitif, et si l’on venait à savoir mon nom, à Villeraugues, dans une lieue d’ici, je serais pendu aussitôt. Et à Ganges de même. Je suis donc à votre merci, et je vous demande de me protéger. Faites-moi passer à Sumène et à Ganges comme étant de votre société ; au delà, conclut-il avec un sourire et un geste plein d’une fière suffisance, je puis me débrouiller tout seul.
Ce qui m’étonne, ce n’est pas d’avoir balancé, mais bien d’avoir tenu bon. La modestie de sa requête, la gravité d’un refus, en dépit de ma résolution prise une demi-minute plus tôt, me jetèrent dans une pénible indécision. Le visage me brûlait, sous le regard de la marquise qui me dévorait des yeux ; le silence se prolongeait ; il me fallait répondre… Un peu plus, je cédais. Mais, tout en me contorsionnant fébrilement sur mes coussins pour éviter le regard de la marquise, ma main effleura l’enveloppe qui recélait le brevet, et ce contact produisit en moi un revirement. L’affaire m’apparut sous son jour primitif, et, à tort ou à raison, je m’insurgeai contre ce que j’allais faire.
— Non ! m’écriai-je avec irritation. Je refuse ! je refuse !
— Vous êtes un lâche ! s’écria Mme de Saint-Alais, dans un emportement soudain.
Et elle bondit, prête à me souffleter, puis se rassit, frémissante.
— Un lâche ? c’est possible, dis-je. Mais je refuse.