— Oh ! dit-elle, ce cocher ne viendra donc jamais ? Il n’en finit pas ! Allez le presser, monsieur !… Si Géol arrivait !… Allez, de grâce, et qu’il se dépêche !
Je m’étonnais de cette hâte, que je jugeais tout à fait vaine et ridicule, car il n’y avait guère de chances pour que de Géol arrivât à cette heure ; mais convaincu que la marquise était à bout de résistance nerveuse, je crus convenable de lui céder. Je franchis avec précaution les corps des dormeurs, et atteignis la porte. Je soulevai le loquet, sortis, et refermai l’huis derrière moi. La bise glacée de l’aube, chargée d’une poussière de neige, fouetta mes joues, et transperça mon manteau. Je frissonnai. A l’orient, les premières lueurs du jour se révélaient à peine ; vers tous les autres points cardinaux, c’était encore la nuit, aussi noire qu’à minuit.
Fort mal disposé envers la marquise, je me dirigeai comme je pus, tout grelottant, vers la porte de l’écurie, piètre bicoque, située dans l’alignement de la maison et environnée d’une mer de crotte. Elle était close, mais une vague clarté jaunâtre, s’échappant d’une fenêtre, tout au bout, m’apprit que Jules y était occupé. Je soulevai le loquet, et l’appelai. Il ne répondit pas. J’entrai donc, et, passant derrière trois ou quatre misérables haridelles — tant debout que couchées — arrivai enfin à nos chevaux, qui se tenaient côte à côte, les derniers, sous la lanterne suspendue à un crochet.
Cependant Jules restait invisible, et je m’étais arrêté, me demandant où il pouvait être, car il ne répondait toujours pas, lorsqu’une chose noire, fouettant l’air, s’abattit sur mon visage et m’aveugla. Tout aussitôt, je fus à me débattre dans les plis d’un manteau, qui m’enveloppait complètement la tête, cependant qu’une poigne de fer me saisissait les bras et les appliquait contre mes flancs. Pris à l’improviste, je tentai de crier, mais l’épais tissu m’étouffait ; par un effort désespéré, je réussis à émettre un appel indistinct, mais d’autres mains que celles qui me maintenaient, assujettirent plus étroitement l’étoffe sur mon visage. A demi suffoqué, je luttais et me contorsionnais pour me délivrer. En vain. Je sentis des mains agiles parcourir tout mon corps, et je compris que l’on me dépouillait. Puis, comme je résistais toujours, l’homme qui me tenait par derrière me donna un croc-en-jambe, et je tombai, sans qu’il me lâchât, la face contre terre.
Par bonheur, je tombai sur de la paille ; mais, bien qu’amorti, le choc me coupa la respiration ; et, tant par suite de ma chute que grâce au manteau, qui dans ma nouvelle posture menaçait de m’étrangler tout à fait, je restai une minute inerte, et les scélérats en profitèrent pour me garrotter les poignets et les chevilles. Ainsi ficelé, je me sentis soulever et emporter à quelque distance, où l’on me jeta brutalement sur une couche molle — de foin, m’apprit mon odorat. Puis une botte de foin s’abattit sur moi, et une seconde, et d’autres, tant et plus. Je me crus sur le point d’asphyxier, et fis un effort frénétique pour appeler au secours. Mais le manteau m’entortillait la tête à plusieurs tours, et j’eus beau m’évertuer, je n’aboutis, en fin de compte, qu’à pousser un grognement sourd, qui se perdit dans les épaisseurs de l’étoffe.
CHAPITRE XVIII
JE FAIS TRISTE FIGURE
Je ne luttai pas longtemps. Les efforts que j’avais faits pour me libérer de mes agresseurs, et finalement pour appeler au secours, m’avaient porté le sang à la tête, et tellement épuisé que je restai anéanti, le cœur oppressé comme si ses battements allaient me suffoquer, et les poumons aspirant à l’air libre. Je me voyais en danger d’asphyxier pour de bon ; mais heureusement, l’effroi de cette fin, qui une minute plus tôt avait provoqué mes efforts désespérés, m’inspira alors le courage suprême de rester immobile, et de me ressaisir, pour trouver moyen d’avoir de l’air.
Il était temps. Je brûlais comme feu, et suais par tous les pores. Néanmoins l’effroyable sensation d’étouffement s’atténua un peu quand je fus resté une minute tranquille ; et me tournant la tête et le buste légèrement de côté, — ce que je réussis à faire, quoique incapable de me relever, — je respirai plus librement. Ma situation n’en restait pas moins affreuse. Sous la pression des bottes de foin qui m’écrasaient irrémédiablement, des souffrances nouvelles naquirent bientôt, en place de celles dont j’étais soulagé. Peu à peu, les liens de mes poignets me tuméfiaient les chairs, la garde de mon épée me pénétrait dans le flanc, je sentais mon échine prête à rompre sous le faix, mes épaules devenaient horriblement douloureuses. J’allais mourir ainsi, lentement écrasé, dans le noir, alors qu’un appel, un seul appel, si j’avais pu élever la voix, m’eût procuré secours et soulagement.
Cette idée m’affola si bien que me figurant après un siècle de cette torture entendre un léger bruit, comme si l’on remuait dans l’écurie, je cessai de me contraindre, et me remis à me débattre, m’enfonçant les liens dans les chairs et en guise d’appels exhalant des gémissements. Mais cette révolte ne fit qu’ajouter à ma détresse ; l’individu, s’il existait en effet, ne m’entendit pas, et le bruit cessa ; ou du moins s’il persista, le tumulte de mes artères et le gonflement excessif des veines de mon cou, me rendirent sourd à ce bruit. Le poids effroyable que j’avais un instant soulevé retomba. J’y renonçai, désespéré, et m’abandonnai, quasi pâmé, hors d’état de penser ou de me souvenir, sans désir de secours, ni projets d’évasion, totalement passif.
Cet état durait depuis quelque temps, lorsqu’un bruit assez fort pour faire vibrer mes tympans obnubilés me tira de ma stupeur. Je prêtai l’oreille, d’abord vaguement. Le bruit se renouvela ; puis, sans autre avertissement, une douleur aiguë me transperça le mollet. Je hurlai ; et malgré le manteau et le foin entassé sur ma tête, qui étouffaient mon cri, j’en perçus un faible écho. Puis plus rien.