Il haussa les épaules.
— Sans papiers, trancha-t-il, monsieur ne partira pas. C’est définitif.
Et il disait vrai, c’était définitif. En vain, je lui exposai les faits, et lui demandai si quelqu’un irait volontairement subir, dans l’unique but de cacher son manque de papiers, ce que j’avais subi ; en vain je lui demandai si l’état dans lequel on m’avait trouvé n’était pas en lui-même une preuve suffisante du vol ; si on pouvait se lier les mains à soi-même, et empiler du foin sur sa propre personne. J’eus beau ajouter que je connaissais mon voleur ; cette dernière affirmation ne réussit qu’à empirer les choses.
— En vérité ? fit-il ironiquement. Eh bien donc, je vous prie, qui est-ce ?
— C’est ce bandit de Froment ! Froment de Nîmes !
— Il n’est pas dans la région.
— Comment ! je l’ai vu hier ! répliquai-je.
— En ce cas nous voilà fixés, reprit l’homme du Comité avec un singulier sourire (et sa petite cour sourit également). Après cela, nous ne perdrons certainement pas de vue monsieur le vicomte.
Il tint parole : lorsque je rentrai dans l’auberge, pour fuir le froid qui me pénétrait, et que je m’assis devant l’âtre pour examiner ma situation, deux des laboureurs m’accompagnèrent ; et quand je ressortis, pour jeter un regard mélancolique vers le haut et vers le bas de la route, j’en trouvai deux autres à mes côtés, comme par enchantement. Quelque part que j’allasse, il ne pouvait manquer d’en surgir un, et si je m’écartais trop de la maison, ils me touchaient le bras et d’un ton rogue m’ordonnaient de revenir. Le mont Aigoual lui-même, qui élevait sa cime nue, sévère et glacée, par-dessus la vallée, n’était pas plus ferme que leur vigilance, ou plus immuable.
Mon agitation s’en accrut, et je tombai momentanément dans un état voisin de la folie. Joué par Mme de Saint-Alais, volé par Froment, — qui, j’en étais sûr, avait pris ma place, et à cette heure roulait tout à son aise entre Sumène et Ganges avec mon brevet dans sa poche, — j’arpentais la route, cette route qui était ma prison, dans une fièvre de rage et de tristesse. L’ingratitude de la marquise, ma propre confiance, l’ineptie des villageois, me révoltaient à tour de rôle ; mais je détestais plus encore, peut-être, l’inaction à laquelle je me trouvais condamné. Je venais d’échapper à un danger mortel, et j’aurais dû m’en féliciter ; mais personne ne se résigne à être dupe. Et successivement, un jour, puis deux, puis trois, s’écoulèrent : il gela et dégela, il neigea et il fit beau ; et toujours, cependant que la voiture filait sur la route de Nîmes, emportant ma promise de plus en plus loin de moi, je restai prisonnier dans ce misérable hameau. Je pris en horreur l’infâme auberge, dans laquelle je battais la semelle durant les heures froides, la route boueuse qui passait devant, la piteuse rangée de taudis qu’ils appelaient le village. Tout le jour, et où que j’allasse au dehors, les rustres se faisaient un jeu de me harceler et de me tarabuster ; chaque soir le Comité venait m’interroger. Une maison dans un sens, une maison dans l’autre, étaient mes frontières, tandis que le monde s’agitait par delà les montagnes, et que la France trépidait ; et je ne pouvais savoir ce qui se brassait en vue de m’aliéner le cœur de Denise. On ne s’étonnera pas si je côtoyai la folie.