J’avais laissé mon cheval à Millau, et l’aubergiste avait projeté de me l’expédier à Ganges au bout d’une couple de jours, par les soins d’une connaissance, qui devait passer par là. Je l’attendais donc à toute heure, et mon seul espoir était que son convoyeur fût à même de m’identifier, car une cinquantaine d’habitants de Millau avaient vu ou entendu lire mon brevet. Mais le cheval n’arrivait pas, ni personne de Millau, et la crainte que la mise en liberté des deux dames n’y eût causé du trouble, diminuait encore mon courage. Il m’eût été difficile de communiquer avec Cahors, et le Comité, dans son indépendance et son obstination rustiques, refusait aussi bien de me laisser aller que de me faire conduire à Nîmes, où mon identité serait reconnue. Ce fut en vain que je les pressai.

— Non, non, répondit l’homme à la mine chafouine, la première fois que je lui posai la question. Il passera bien quelqu’un dont vous êtes connu. Prenez seulement patience.

— Monsieur le vicomte doit être connu de beaucoup de monde, interrompit la femme de la maison.

Et elle me regarda, les bras enroulés dans son tablier et la tête penchée sur le côté.

— C’est évident ! c’est évident ! acquiesçait la foule, et, tout en se grattant les mollets, les membres du Comité lui emboîtèrent le pas, et me considérèrent avec satisfaction, comme un objet qui leur faisait beaucoup d’honneur.

Cette stupide vanité m’exaspérait ; mais à quoi bon ?

— Après tout vous êtes fort bien ici, disait le premier interlocuteur, en haussant les épaules. Vous êtes à merveille ici.

— Vous êtes toujours mieux que sous le foin ! ne manquait pas de répondre l’homme qui m’avait piqué la jambe.

Et là-dessus — car c’était la plaisanterie quotidienne — un rire général s’élevait, et m’exhortant une dernière fois à la patience, le Comité se retirait.

Parfois l’entretien dans la cuisine prenait un tour plus sévère et périlleux : l’un après l’autre chacun de mes geôliers rappelait pour mon édification les vieilles histoires des dragonnades, de Villars et de Berwick, histoires à glacer le sang dans les veines, d’atroces cruautés infligées et subies, de rudes montagnards et de vaillantes femmes qui affrontèrent les pires châtiments des rois, pour la cause qu’ils avaient embrassée ; histoires d’une grande cause, abattue mais non détruite, de tout un peuple traîné dans la poussière et le sang, mais toujours debout et redevenu fort.