— Et croyez-vous qu’après ceci, exclamait avec des prunelles flamboyantes le narrateur de ce drame auquel ses grands-parents avaient pris part, croyez-vous qu’après ceci nous allons rester en dehors de cette affaire ? Croyez-vous, monsieur, qu’à cette heure où, après tant d’années, la vengeance est à notre portée et où nos persécuteurs chancellent, croyez-vous que nous allons rester là sans bouger, à les voir se raffermir ? Évêques et capitaines, chanoines et cardinaux, où sont-ils à cette heure ? Où sont les terres qu’ils nous ont volées ? Ils les ont perdues ! Où sont les dîmes qu’ils nous prenaient avec notre sang ? On les à reprises ! Où est saint Étienne, dont ils persécutèrent le père ? Il a le pied sur leur tête ! Et après ceci, croyez-vous qu’avec toutes leurs processions, leurs idoles et leurs saints-sacrements, ils viendront nous défier et nous imposer de nouveau leur loi ? Non, monsieur, non ; et mille fois non !

— Mais il n’est pas question de cela ! dis-je timidement.

— Il n’en est que trop question, me fut-il répliqué sévèrement. Dans Nîmes et Montauban, à Arles, en Avignon ! Nous autres habitants de la montagne avons vu trop souvent la tempête s’amonceler dans les plaines pour nous y tromper. Ces prêches et ces processions et ces vierges pleureuses, ces prières de réparations… savez-vous ce que cela présage, monsieur ? Du sang ! du sang ! et encore du sang ! Il en a été ainsi vingt fois, il en sera de même aujourd’hui. Mais cette fois-ci le sang ne sera pas versé que d’un seul côté !

Ces discours me donnaient à réfléchir. Je m’apercevais que la signification des mots différait selon la bouche qui les prononçait, et que la même Révolution qui s’opérait aisément et sans heurts dans le nord pourrait bien dans le sud mettre tout à feu et à sang. En Quercy nous avions perdu quatre ou cinq châteaux, une poignée d’existences, et pour quelques heures la populace s’était déchaînée, le tout sans grand enthousiasme. Ici, au contraire, je me figurais être sur le bord d’un énorme creuset sous lequel couvaient encore les feux de la persécution ; je sentais sur ma joue le souffle ardent de la passion, je voyais sous les scories à peine refroidies la lave des vieilles inimitiés bouillonner à nouveau d’ambitions plus âpres, et les anciennes factions se rallumer au souffle de nouveaux fanatismes. Après avoir entendu Froment, j’entendais ses adversaires ; il ne me restait plus qu’à savoir de quelles forces disposait le premier.

Néanmoins ce genre de pronostics n’apportait guère de soulagement à ma réclusion. Je passai la plus grande partie d’une quinzaine à me ronger d’impatience. La femme de l’auberge était enchantée de m’avoir comme pensionnaire ; car je payais, et les clients étaient rares. Le Comité, lui, tirait gloire de moi, car je représentais un vivant et ambulant témoignage de son pouvoir, et de l’importance du village. Mais quand à cette situation pénible et grotesque vint s’ajouter l’angoisse que les nouvelles de Nîmes m’inspirèrent au sujet de Denise, je n’y tins plus, et résolus de m’évader coûte que coûte.

Le fait que je n’avais pas de cheval, et la quasi-certitude d’être arrêté à Sumène ou à Ganges, m’avaient jusqu’alors détourné de ce projet ; mais la détention m’était enfin devenue intolérable, et après avoir supputé toutes les chances, je décidai de fuir dans la soirée, au coucher du soleil, et de gagner Millau à pied. Les villageois, sachant que je me rendais à Nîmes, ne manqueraient pas de me poursuivre dans cette direction, et même si une partie prenait l’autre route, j’avais beaucoup de chances de leur échapper à la faveur de l’obscurité. Je comptais atteindre Millau peu après le lever de l’aurore, et là, si le maire était toujours bien disposé envers moi, je pouvais récupérer mon cheval, et, pourvu d’un sauf-conduit, gagner Nîmes par le même chemin ou par un autre.

Ce plan paraissait réalisable, et dès ce soir-là, le hasard me favorisa. L’homme qui devait me tenir compagnie se renversa sur le pied une marmite d’eau bouillante, et sans plus s’occuper de moi ni de son devoir, il retourna chez lui en se lamentant. Une minute plus tard, la femme de l’auberge fut appelée au dehors par un voisin, et à l’heure précise que j’aurais moi-même désignée, je me trouvai seul. Mais je n’avais pas une minute à perdre. Incontinent, je mis mon manteau, et prenant mes pistolets sur la tablette où on les avait déposés, je me munis de quelques vivres et m’éclipsai par la cour de l’auberge. Un chien y avait sa niche, mais il me connaissait, et à ma vue il agita la queue. En deux minutes, après avoir longé précautionneusement les derrières des maisons, je rejoignis la route de Millau, où je me trouvai libre et solitaire.

La nuit était tombée mais il ne faisait pas encore tout à fait noir ; et redoutant tous les yeux, je pris ma course, tour à tour sondant inquiètement le crépuscule devant moi, ou guettant par derrière l’approche d’une poursuite. Durant quelques minutes cette crainte m’absorba tout entier ; mais enfin la seule lumière tremblotante qui décelait le village disparut, la nuit et le silence infini des montagnes se refermèrent sur moi, et une sensation de solitude, accablante, s’empara de moi. Denise était à Nîmes, et je me dirigeais du côté opposé ; quels accidents ne pouvaient se produire, susceptibles d’ajourner mon retour ? En attendant elle restait à la merci de sa mère et de ses frères, et toutes les traditions de sa famille, tous les préjugés de la virginité et de son éducation se liguaient contre mes désirs. Ne mettrait-on à profit cet imbroglio pour disposer de sa main ? Ou, sans aller jusque-là, quel ne pouvait être le sort d’une jeune fille, dans cette cité de factions, dans cette lutte farouche que les paysans m’avaient fait prévoir ?

Aiguillonné par ces pensées, je me hâtais fébrilement, et j’avais fait peut-être une lieue, quand le bruit sec d’un fer de cheval heurtant une pierre, frappa mon oreille. Comme ce bruit venait de devant, je me jetai sur le côté de la route et me tapis afin de laisser passer le voyageur. Je crus distinguer le pas de trois chevaux, mais quand la silhouette vague des cavaliers m’apparut, ils étaient seulement deux.

Il est probable que je me soulevai un peu trop pour mieux voir. En tout cas, je n’avais pas compté avec les chevaux, dont le plus proche, en passant devant moi, fit un écart soudain. La brusquerie de ce mouvement faillit démonter le cavalier, mais en un clin d’œil celui-ci maîtrisa sa monture, et sans me laisser le temps de me reconnaître, la poussa dans ma direction. Je n’osai bouger, crainte de trahir ma présence, mais la précaution fut vaine, car déjà le cavalier avait distingué ma silhouette.