— Moi, Buton. C’est moi qui ai votre cheval, monsieur le vicomte.
C’était en effet, Buton, le forgeron ; le capitaine Buton, du Comité.
Cette rencontre mit une fin provisoire à mes tribulations. Quand nous arrivâmes dans le village, au bout de dix minutes, le Comité, médusé par les sauf-conduits dont Buton était porteur, admit aussitôt ses explications, et n’opposa aucune entrave à mon départ. Et douze heures après, les trois personnages réunis par ce singulier hasard traversaient Sumène. Nous couchâmes à Sauve, et bientôt laissant derrière nous l’hiver prolongé des montagnes, avec son froid et sa neige, nous commençâmes à descendre sous le soleil le versant occidental de la vallée du Rhône. Tout le jour nous chevauchâmes dans une atmosphère balsamique, entre des champs, des jardins en fleur et des bois d’oliviers : la poussière blanche, les maisons blanches, les rochers blancs, témoignaient du Midi. Un peu avant le coucher du soleil nous arrivions en vue de Nîmes, et saluions la fin d’un voyage qui, pour ma part, avait été accidenté.
CHAPITRE XIX
A NÎMES
On croira sans peine que je contemplai la ville avec une émotion peu ordinaire. J’en avais entendu assez à Villeraugues — sans parler des détails ajoutés en cours de route par M. de Géol — pour me convaincre que c’était ici et non dans le nord, ici dans le Gard et les Bouches-du-Rhône, parmi les champs d’oliviers et la poussière blanche du Midi, et non parmi les champs de blé et les pâturages du nord, que le sort de la nation allait se jouer. Ce n’était pas à Paris, où les gens voulaient et ne voulaient pas, où Mirabeau et La Fayette, par crainte du peuple, faisaient un jour un pas vers le roi, et le lendemain, par crainte qu’une fois rétabli sur son trône il ne vînt à sévir, retournaient en arrière, ce n’était pas là-haut, que la Révolution pouvait être arrêtée, mais bien ici ! Ici, où l’ardente imagination des Provençaux voyait encore quelque chose de saint dans les choses naguère vénérées, ici où la faction rattachait les hommes à la foi.
Jusqu’à présent le flot révolutionnaire n’avait pas rencontré d’opposition sérieuse. Les obstacles qui semblaient les plus forts, le roi, la noblesse, s’étaient écroulés et effondrés devant elle, presque sans résistance ; restait à voir si le troisième et dernier des pouvoirs dirigeants, l’Église, se comporterait mieux. Certes, si Froment disait vrai, si la foi devait s’opposer à la foi, et le fanatisme à un autre fanatisme, c’était bien ici, dans cette vallée du Rhône, où l’Église maintenait encore son autorité, que se trouvaient les matériaux les plus propices aux desseins de l’enthousiaste. Dans cette hypothèse — et tout en l’examinant, je promenai un long regard méditatif sur la ville et l’indéfinie plaine basse qui s’étalait au delà, baignée dans les feux du couchant — dans cette hypothèse, c’était d’ici que peut-être jaillirait la flamme destinée à embraser la France. D’ici pouvait partir du jour au lendemain une conflagration aussi vaste que le pays ; une conflagration qui, se propageant avec une fureur croissante, gagnerait la Vendée, la Bretagne, les côtes du nord, et sous peu environnerait Paris de son cercle de feu.
Mais l’incendie s’allumerait-il ? Dans ce doute, je contemplai de nouveau, avec une curiosité avide, cette cité de laquelle on attendait tant. Sa multitude de terrasses et de maisons blanches occupait la pente douce qui joint à la plaine du Rhône les derniers contreforts des Cévennes. Au nord, dans les faubourgs, s’élevaient trois collines : celle du milieu portait une tour, la plus orientale allongeait son ombre démesurée vers le fleuve lointain, et sur leurs pentes à toutes trois, vers l’est et le sud, la ville s’étageait. A mesure que nous en approchions, cet amphithéâtre, comme les routes convergentes, et la plaine aux verdures printanières, et les grandes manufactures qui çà et là s’élevaient dans les faubourgs, tout semblait bourdonner d’activité, d’une foule d’allants et venants, isolés ou par groupes, qui s’en allaient hors des murs à leurs plaisirs, ou couraient à leurs affaires.
Tous sans exception, je le remarquai, portaient un insigne quelconque : soit la cocarde tricolore, soit, plus souvent, une rosette rouge, un flot de rubans rouges, une cocarde rouge, et à l’aspect de ces emblèmes mes compagnons se rembrunirent à vue d’œil. Un autre détail caractéristique, le tintement de nombreuses cloches qui appelaient aux vêpres les fidèles — et dont les sons me parurent harmonieux dans l’air du soir — était aussi peu de leur goût. Elles tintèrent plus nombreuses, accélérant leur rythme ; et il en résulta qu’insensiblement je finis par rester en arrière. Lorsque nous arrivâmes dans les rues, la circulation plus nombreuse, et l’attention avec laquelle je regardais autour de moi, accrurent la distance qui nous séparait ; et bientôt, un long défilé de charrettes venant à passer, suivi d’une compagnie de gardes nationaux, je me trouvai chevauchant seul, à cent pas derrière eux.
Je ne le regrettai point. La nouveauté du spectacle, cette foule de visages renouvelés continuellement, le patois méridional, le mouvant défilé de soldats, de paysans, de filles, me divertissaient. Je le regrettai moins encore quand par hasard un objet, que je m’attendais plus ou moins à voir depuis mon arrivée dans Nîmes, se matérialisa, là, dans cette rue sinueuse, et me sauta, pour ainsi dire, aux yeux. En passant sous les barreaux d’une fenêtre peu élevée au-dessus du sol, j’entrevis une main blanche qui agitait un mouchoir : vision instantanée, mais le geste suffit à m’évoquer Denise ! Quand je tirai sur ma bride, le mouchoir avait déjà disparu, la fenêtre était déserte, autour de moi la foule bavarde allait son chemin.