Machinalement j’arrêtai mon cheval et regardai à la ronde, le cœur palpitant. Je ne vis proche de moi personne à qui le signal pût être destiné ; et pourtant, la chose me paraissait bizarre. Je ne pouvais admettre une telle bonne fortune, pas plus que d’avoir si tôt retrouvé Denise. Cependant, comme mon regard incertain se dirigeait à nouveau vers la fenêtre, le mouchoir y flotta encore un instant. Cette fois le signal s’adressait à moi si indéniablement qu’au mépris de toute prudence, je poussai mon cheval à travers la foule jusqu’à la porte, et sautant à bas précipitamment, jetai la bride à un gamin qui se trouvait là. Je n’osai lui demander qui habitait la maison ; et embrassant d’un coup d’œil la morne façade blanche, la rangée de fenêtres grillées qui couraient sous le balcon, je m’en remis à la fortune, et heurtai.

A l’instant la porte s’ouvrit, et un laquais parut. Je n’avais pas réfléchi à ce que je lui dirais, et je restai d’abord à l’examiner stupidement. Puis, à tout hasard, sous le coup de la nécessité, je lui demandai si madame recevait.

Il me répondit très poliment que oui, et tirant la porte, s’effaça devant moi.

J’entrai, ahuri d’étonnement ; et celui-ci ne fit que s’accroître quand après avoir traversé un vestibule spacieux, dallé de marbre noir et blanc, et m’être laissé guider jusqu’au haut de l’escalier, je m’aperçus que tout ce qui m’entourait, depuis la sobre livrée du laquais jusqu’aux moulures du plafond, portait le cachet de l’élégance la plus raffinée. Des piédouches, portant des bustes de marbre, occupaient les angles de l’escalier ; trois orangers en caisses garnissaient le vestibule ; et des fragments antiques ornaient les murs. Toutefois je n’y pus jeter qu’un coup d’œil : très vite j’arrivai au haut de l’escalier, et l’homme m’ouvrit une porte.

Je pénétrai dans la pièce, les yeux avides : un songe, un impossible songe, prit possession de moi pour un instant, et me fit espérer que Denise — non plus Mlle de Saint-Alais, mais Denise, la jeune fille qui m’aimait et avec qui je n’avais jamais été seul — serait là pour me recevoir. A sa place, une étrangère se leva posément d’un fauteuil placé dans la baie d’une fenêtre, et, après une courte hésitation, s’avança à ma rencontre. Cette inconnue, grande, l’air sérieux et très belle, m’examinait curieusement de ses yeux noirs, tandis qu’un peu de rose montait à ses fines joues olivâtres.

A la vue de cette étrangère, je me mis à balbutier des excuses pour mon intrusion. Elle me fit la révérence.

— Monsieur n’a pas à s’excuser, dit-elle, aimablement. Il était attendu, et le repas est servi. Si vous voulez bien suivre Gervais, il va vous mener à une chambre où vous pourrez vous nettoyer de la poussière du voyage.

— Mais, madame, fis-je, encore hésitant. Je crains d’abuser…

Elle secoua la tête d’un air mutin.

— Je vous en prie, dit-elle, en agitant sa main vers la porte.