— Soit, monsieur de Saux, reprit-elle simplement. Si vous voulez bien aller m’attendre dans le vestibule, je vous y retrouverai tout de suite.

Je lui ouvris la porte, et elle sortit ; après quoi, songeur et intrigué au delà de toute expression par la singularité de l’aventure, j’arpentai la chambre une minute, et me décidai enfin à la suivre. A la lumière d’une lampe suspendue éclairant le vestibule, je la vis qui m’attendait au pied de l’escalier ; ses cheveux disparaissaient sous un bonnet de guipure noire, et sa robe sous une mante également sombre. L’homme qui m’avait reçu me tendit en silence mon manteau et mon couvre-chef ; et sans une parole Mme Catinot me précéda le long d’un corridor.

Au-dessus d’une porte située à l’extrémité du corridor se trouvait une seconde lumière. Elle éclaira mon chapeau, que précisément j’allais mettre sur ma tête, et je m’arrêtai, stupéfait. Une petite cocarde rouge remplaçait la rosette tricolore que j’y portais d’habitude.

N’entendant plus mes pas la dame se retourna, et vit de quoi il s’agissait. Elle me posa sa main sur le bras ; et cette main tremblait.

— Pour une heure, monsieur ; rien que pour une heure, me souffla-t-elle dans l’oreille. Donnez-moi votre bras.

Passablement troublé, et commençant à flairer de dangereuses complications, je mis mon chapeau et lui offris le bras. Presque aussitôt nous débouchâmes à l’air libre, dans une venelle sombre et resserrée entre de hautes murailles. Mon guide tourna tout de suite à gauche, et nous parcourûmes en silence à peu près cent cinquante pas, qui nous amenèrent devant une arcade surbaissée, à gauche également, et par où s’échappait de la lumière. La dame m’y engagea, d’une légère pression ; nous dépassâmes l’arcade, puis au delà un porche étroit ; et tout aussitôt j’eus la stupéfaction de me trouver dans une église, à moitié remplie d’une assistance muette.

La dame m’ordonna le silence en posant un doigt sur ses lèvres, et je la suivis dans l’ombre de l’un des bas-côtés. Quand nous fûmes arrivés à une chaise vacante derrière une colonne, elle me fit signe de rester contre celle-ci, et elle-même s’agenouilla.

Me trouvant libre de jeter un coup d’œil sur la scène, et d’en tirer mes conclusions, je regardai autour de moi, croyant rêver. Le vaisseau de l’église, éclairé à peine, était encore assombri par les mantes et les voiles noirs de la foule agenouillée qui emplissait la nef et s’augmentait à chaque instant. Les hommes pour la plupart restaient debout auprès des colonnes, ou au fond de l’église ; et de ces endroits-là, s’élevait par intervalle un murmure bas et grave, l’unique son qui rompît le lourd silence. Une veilleuse rouge allumée devant l’autel posait sur l’ensemble une touche de couleur sinistre.

Je ne tardai guère à m’apercevoir que le silence, et la foule, et la vastitude béante au-dessus de nous, m’oppressaient de plus en plus ; et mon cœur se mit à battre précipitamment dans l’attente de l’inconnu. Cette sensation me devenait quasi intolérable, lorsque enfin, d’auprès de l’autel monta dans le silence, en lugubres accords, la lamentation rythmique du psaume Miserere Domine !

Avec une solennité prodigieuse, ses modulations emplissaient les ténèbres, par-dessus les têtes de la multitude agenouillée qui semblait tour à tour apparaître et se résorber, selon la palpitation des lumières, dans cette noirceur du vide et dans cette harmonie plaintive. A mesure que les accents de la prière, devenus des sanglots, refluaient au long des bas-côtés, faisant vibrer les cœurs angoissés des fidèles, une invisible main serrait les gorges, les yeux se brouillaient, les têtes de ces hommes robustes s’abaissaient davantage, et les mains viriles frémissaient. Miserere Deus ! Miserere Domine !