Cette scène douloureuse prit fin. Le psaume s’éteignit, et dans les ténèbres à nouveau mornes et muettes la clarté d’un cierge, avivée soudain, révéla une figure pâle et dont les prunelles ardentes fixaient non pas la foule obscure, mais l’espace vide des voûtes, où d’affreux mascarons grimaçaient vaguement… Et le prédicateur se mit à prêcher.
Sur un ton modéré, tout d’abord, et à peine ému, il dit les voies de Dieu vis-à-vis de ses créatures, l’infinité du passé et la petitesse du présent, l’Omnipotence devant qui le temps et l’espace et les hommes ne sont que néant ; la certitude que tout se réalise ainsi que Dieu, le Très-Haut, l’Éternel, l’Infini, l’a décrété. Puis, enflant la voix, il parla de l’Église, agent de Dieu sur la terre, et de l’œuvre qu’elle a accompli dans les siècles passés, convertissant, protégeant les faibles, leur donnant asile, domptant les forts, présidant aux baptêmes, aux mariages, aux enterrements. L’Église : servante de Dieu, vicaire de Dieu. « Grâce à elle seule, continua le prédicateur, usant du geste, et dont la voix plus haute et sonore emplissait toute l’église ; grâce à elle seule, nous valons mieux que les animaux ; elle nous apprend ce qu’il y a derrière le voile, nous ne redoutons plus les malheurs temporels, et ne croyons plus, comme les incrédules, qu’il n’y a rien de pire au monde que la mort : mais ayant mis notre confiance en dehors et au delà du monde, nous voyons sans trembler le monde se liguer contre nous. Nous croyons : c’est pourquoi nous sommes forts. Nous croyons en Dieu : c’est pourquoi nous sommes de Dieu et non du monde. Nous sommes au-dessus du monde ! nous sommes au delà du monde, et participant à la force de Dieu, qui est le Dieu des Armées, nous subjuguerons le monde ! »
Il fit une pause, qui tint la foule en suspens ; après quoi, baissant le ton, il reprit : « Quel est donc le délire des païens, lorsqu’ils se représentent leurs vanités ? C’est qu’ils rejettent Dieu ! Ils disent : ceci existe, puisque je le vois ; cela existe, puisque je l’entends. Cet objet encore existe, puisque je le touche. Et il n’y a rien d’autre, absolument rien. Mais est-elle dans ce que nous voyons, entendons et touchons, la cause qui pousse cet homme à mourir pour son frère ? Est-ce ce que nous voyons, entendons et touchons, ce qui fait que l’on meurt pour une idée ? Que l’on meurt pour sa foi ? ou même pour son honneur ? Que, bref, on meurt pour rien, pour rien !… alors qu’on pourrait vivre ? Non, j’en suis sûr. Ce ne sont pas les objets des sens, c’est Dieu qui en est la cause, et Dieu seul !
« Et ils Le rejettent. Peuple, sénateurs, hauts dignitaires. Et Il prononce : Qui est avec Moi ?… Mes enfants, mes frères, nous avons connu longtemps un âge facile et sûr ; depuis longtemps nos seules épreuves étaient les inconvénients ordinaires de l’existence, et non plus des questions de vie et de mort. A cette heure, en ces derniers jours du monde, il a plu au Tout-Puissant de nous éprouver. Or, qui est avec Lui ? Qui est disposé à préférer l’invisible au visible, l’honneur à la vie, Dieu à l’homme, la chevalerie à la vilenie, l’Église au monde ? Qui est pour Lui ? Bafoué dans cette infime province de Sa création, meurtri, ensanglanté et foulé aux pieds, quoique maître de la terre et du ciel, de la vie et de la mort, du jugement et de l’éternité, dominateur de tous les innombrables univers de l’infini, Le voici qui vient ! Il vient ! il vient, le Dieu tout-puissant, qui fut, qui est, et qui sera ! Et qui donc est pour Lui ? »
Comme il achevait ces mots, le cierge placé au-dessus de sa tête s’éteignit soudain, et l’obscurité tomba sur les centaines d’auditeurs suspendus à ses lèvres. Une onde d’émotion indescriptible passa sur la foule. Les hommes s’agitèrent, et leur piétinement fit une rumeur sinistrement répercutée par les voûtes en un sourd grondement de tonnerre ; les femmes, elles, sanglotaient, et plusieurs lançaient au ciel des exclamations aiguës ou des prières. D’une voix qui tremblait d’émotion, le prêtre de l’autel bénit l’assemblée ; puis, comme je m’éveillais de mon attention extatique, Mme Catinot me toucha le bras, me fit signe de la suivre, et se faufilant prestement parmi la foule, me guida au long du bas-côté. Avant que les derniers mots du prédicateur eussent cessé de vibrer à mes oreilles, avant que l’étreinte de mon cœur se fût desserrée, nous marchions déjà sous les étoiles, et l’air de la nuit rafraîchissait nos tempes. Quelques secondes plus tard, nous étions dans la maison et nous retrouvions dans le salon illuminé où j’avais vu pour la première fois Mme Catinot.
Sans me laisser le temps de me reconnaître, elle s’approcha de moi vivement, et posa sur mon bras ses deux mains dégantées. Je vis que des larmes roulaient sur ses joues.
— Qui est pour Moi ? s’écria-t-elle, d’une voix qui me pénétra jusqu’à l’âme et me fit tressaillir. Qui est pour Moi ? Oh vous, sûrement ! Sûrement vous, monsieur, vous dont les pères ont combattu pour leur Dieu et leur roi ! Né pour dominer, vous êtes sûrement du côté de la lumière ! Gentilhomme, vous n’abandonnerez jamais à la tourbe la tâche de gouverner ! O…
Et alors, sans attendre ma réponse, elle se détourna de moi, en se cachant le visage à deux mains.
— O Dieu ! s’écria-t-elle d’une voix entrecoupée de sanglots, donne-moi cet homme pour Ton service !
J’étais troublé au delà de toute expression ; touché par le spectacle de cette femme en pleurs, agité par le conflit de mon âme, démoralisé, peut-être, par ce que je venais de voir. Je restai d’abord incapable de parler. Enfin, je réussis à dire d’une voix mal assurée :