— Si fait, il habite la Porte d’Auguste, sur les vieux remparts, auprès du couvent des Capucins. Mais (il jeta un regard circulaire, puis continua d’un air mystérieux) on le voit sortir d’endroits où il n’est jamais entré, monsieur ! De la maison qu’il a dans les Arènes, par exemple. On prétend même que le couvent des Capucins est une de ses retraites. Et si vous allez au Cabaret de la Vierge, en vous réclamant de lui, vous boirez sans payer.
Il souligna ces paroles de plusieurs hochements de tête, puis, comme s’avisant tout à coup qu’il en avait trop dit, il s’éloigna en hâte. M’étant informé de M. de Géol et de Buton, j’appris que faute de place ici, ils étaient allés à l’Écu de France ; mais je ne fus pas trop fâché d’être débarrassé d’eux pour le moment, et acceptant l’offre de l’hôtelier, je me rendis à la salle à manger, où je m’accommodai aussi bien que me le permirent et la dureté des chaises et ma préoccupation d’esprit.
L’unique souci, l’unique problème qui m’absorbât, était l’attitude de Louis, et ce changement singulier et sans transition que j’y avais remarqué. D’abord il paraissait tout heureux de me voir, sa main s’offrait spontanément à la mienne, je lisais dans ses yeux l’affection d’autrefois ; et voilà que tout à coup, en un instant, il se roidit en une hostilité âcre et obstinée qui surprit Mme Catinot, et n’alla point sans une ombre de remords, et presque d’horreur. Serait-il possible qu’elle fût morte ? Serait-il possible que Denise… Mon esprit refusa de s’arrêter sur cette pensée. Je me relevai, frémissant, et parcourus ma chambre jusqu’au jour ; attentif au cri du veilleur de nuit, aux lugubres heures, et de temps à autre aux bruits de pas précipités qui rappelaient l’agitation de la ville. Mais Froment, et les rouges, les blancs ou les tricolores, le veto ou le non veto, ne m’importaient guère : j’avais autre chose à penser !
La maison s’éveilla enfin, mais il ne m’en fallait pas moins attendre jusqu’à midi pour revoir Mme Catinot. J’occupai l’intervalle à errer par la ville, au hasard. Je visitai les vieux monuments : les antiques Arènes, élevant leurs arches sourcilleuses bien plus haut que les abjectes masures adossées contre elles ; ces Arènes encombrées par tout une pouillerie d’autres cabanes occupant la place où trônaient jadis les consuls de Rome, tandis que les couleurs de l’Empereur flottaient victorieuses autour de la piste ; je vis la Maison Carrée, la Tour Magne, le Temple de Diane. Mais ces objets qui, en d’autres temps, m’auraient comblé d’admiration, avaient peine à retenir mon regard ; je ne faisais guère plus attention à la foule dense qui s’affairait dans les rues, et s’arrêtait devant les cabarets ou devant les affiches des murs. Ma pensée ne se préoccupait que de Louis, de mon amour, et de la lenteur des minutes. Au premier coup de midi je heurtais à la porte de Mme Catinot ; au dernier, je me trouvais devant elle.
Je ne jetai qu’un regard sur ses traits, et mon cœur défaillit : les paroles de remerciement expirèrent sur mes lèvres. De son côté elle-même était troublée. Nous restâmes tout d’abord silencieux l’un et l’autre.
M’efforçant de sourire et de faire bonne contenance, je prononçai enfin :
— Je vois, madame, que vous avez de tristes nouvelles à m’apprendre.
— Je crains en effet qu’elles ne soient des pires, répondit-elle, d’un air apitoyé. Car je n’en ai aucune à vous donner, monsieur.
— Le proverbe dit pourtant : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », fis-je, sans comprendre.
Ses lèvres frémirent, mais elle garda les yeux baissés.