J’étais vaincu. Je me retirai sans mot dire, et quittai l’appartement.
Une fois hors de la maison, je me sentis comme un enfant perdu dans les ténèbres, qui vient de voir se fermer devant lui la seule porte menant à la vie et à la liberté. J’éprouvais un morne et glacial désappointement, qui ne tarda pas à se changer en une douleur aiguë. Cette transformation de Mme Catinot, qui ressemblait si exactement à celle de Louis, quelle pouvait donc en être la cause ? Que lui avait-on révélé ? Quel était le mystère, la trame, le danger, qui les faisait tous se détourner de moi, comme d’un pestiféré ?
Je restai un moment abîmé dans le désespoir. Puis l’éclat du soleil inondant les rues, précurseur du renouveau, m’inspira de moins sombres pensées. Après tout il ne saurait être si difficile de découvrir quelqu’un dans Nîmes ! J’avais bien rencontré Louis ! Et nous étions au XVIIIe siècle, et non plus au XVIe. Les femmes n’étaient plus soumises à la contrainte de jadis, ni les hommes à la violence des âges féodaux.
Je m’efforçais de tirer de cette idée quelque réconfort, quand un bruit s’éleva dans la rue, derrière moi : une clameur de voix et la brusque ruée de centaines de pieds. Je me retournai, et vis une foule épaisse d’hommes qui s’avançaient en agitant des bannières bleues, des crucifix, et des oriflammes ornées des Cinq Plaies. Les uns chantaient, les autres vociféraient, et tous brandissaient des gourdins et des armes. Le cortège s’avançait à une vive allure, occupant la rue dans toute sa largeur : pour l’éviter je me réfugiai sous une voûte, qui s’offrit à moi tout à propos.
Ils arrivèrent bientôt à ma hauteur, et défilèrent avec d’assourdissantes vociférations. Je ne pus guère distinguer qu’une forêt de bras s’agitant au-dessus de faces basanées ; mais par une éclaircie je pus entrevoir trois hommes marchant au plus dense de la cohue, d’un air tranquille, bien qu’ils fussent le centre et la cause de tout ce fracas. L’un de ces trois hommes, celui du milieu, était Froment. L’un de ses deux acolytes portait la soutane, et l’autre, à l’air de risque-tout, avait le chapeau sur l’oreille, d’une façon martiale. Hors cela, je ne vis que des rangées successives et pressées d’hommes vociférants. Après eux venaient trois ou quatre cents individus, la lie de la cité, mendiants, malandrins de toute espèce, et autres gens sans aveu.
Quand j’eus cessé de les regarder, je trouvai à côté de moi un homme en qui je reconnus par un singulier hasard le passant qui, la veille au soir, m’avait indiqué l’hôtel du Louvre. Je lui demandai si ce n’était pas M. Froment que je venais de voir.
— Si fait, répondit-il en ricanant. C’est bien lui, avec son frère.
— Tiens, son frère ? Comment s’appelle-t-il, monsieur ?
— Il y en a qui l’appellent Froment le Matamore.
— Et que vont-ils faire ?