— Pousser des huées devant une église protestante aujourd’hui, répondit-il avec âpreté. Demain ils casseront les carreaux. Le jour suivant, ou du moins aussitôt qu’ils en auront trouvé le courage, ils expulseront les fidèles, et les remplaceront par leur garnison de Montpellier. Après quoi les réfugiés de Turin arriveront, nous serons en pleine révolte, et nous reverrons les dragonnades. Et alors, si les Cévenols ne s’en mêlent pas, vous verrez du nouveau.
— Mais le maire ? fis-je. Et les gardes nationaux ? Laisseront-ils faire ?
— Le premier est un rouge, répondit-il laconiquement, ainsi que les deux tiers de l’autre. Vous verrez ça.
Et avec une froide inclination, il poursuivit son chemin, tandis que je restais à suivre vaguement des yeux le cortège. A ce moment, je m’avisai tout à coup que là où se trouvait Froment on avait bien des chances de rencontrer Saint-Alais ; et m’attachant à cette idée, que je m’étonnai beaucoup de n’avoir pas eue plus tôt, je me mis à courir pour rejoindre la foule. Son dernier remous achevait de s’enfoncer derrière un tournant lointain ; mais eût-il disparu plus tôt, le parcours restait suffisamment jalonné par les persiennes closes et par les têtes effarées qui se montraient aux fenêtres. J’entendis la foule faire halte une fois, et pousser des huées menaçantes ; mais je ne l’avais pas encore rejointe, qu’elle était repartie, et lorsque je la rattrapai, à l’endroit où l’une des rues, avant de s’étrangler au passage d’une vieille porte, s’élargissait en une petite place, qu’entouraient de hautes bâtisses sombres, et où aboutissait un fouillis de ruelles, le cortège principal avait disparu, et son arrière-garde achevait de se disloquer.
J’avais donc manqué mon but, qui était de retrouver Froment. Mais je n’eus qu’un instant d’indécision, car en fouillant du regard les groupes qui regagnaient la ville, je découvris un maigre personnage à l’échine voûtée et à la soutane râpée. Comme il se disposait à traverser la rue, il s’arrêta une seconde avant de s’engager dans le flot des passants. Un coup d’œil me suffit : avec un cri de joie, je fendis la presse et fus à son côté.
C’était l’abbé Benoît ! Tout d’abord, l’émotion nous rendit muets. Puis, échangés en hâte les premiers mots de bienvenue, nous nous examinâmes l’un l’autre, et je vis poindre sur son visage le même malaise et la même altération que j’avais remarqués chez Louis de Saint-Alais. Il murmura tout bas : « O mon Dieu ! mon Dieu ! » et ses mains se crispèrent furtivement.
Mais j’étais excédé de ce mystère, et je le lui déclarai en termes violents.
— Vous du moins, l’abbé, vous allez me l’expliquer ! m’écriai-je.
Deux ou trois passants m’entendirent, et nous dévisagèrent avec curiosité. Il m’entraîna, loin d’eux, sous un porche ; mais un individu s’obstinait à nous suivre.
— Entrons, me glissa le prêtre, nous serons plus tranquilles là-haut.