— Vous en avez menti ! m’écriai-je. Vous savez qui je suis, et pourquoi je suis ici !
— Je ne vous connais pas, répondit-il sans broncher. Et j’ignore également pourquoi vous êtes ici. J’ai connu autrefois un homme qui vous ressemblait, il est vrai. Mais celui-là était un gentilhomme, et il eût préféré mourir plutôt que devoir son salut à un mensonge, à une fausseté aussi évidente. Emmenez-le. Il a fait une peur mortelle à Mlle Denise. Je suppose qu’il aura trouvé la porte ouverte, et se sera introduit, croyant se mettre en sûreté.
Je compris enfin son intention : dans sa fureur il voulait me sacrifier pour garder intact l’honneur de sa sœur. Je dirai plus : il envisageait avec une joie féroce le dilemme en présence duquel il me mettait. Mon front devint moite, et je promenai autour de moi des yeux égarés, en m’efforçant de résoudre le problème. Les bruits du combat des rues m’emplissaient encore les oreilles ; les gens qui risquent leur vie dans une pareille lutte, je ne l’ignorais pas, sont dépourvus de scrupules autant que de pitié. Cet homme en particulier était visiblement affolé par les pertes et les humiliations qu’il avait subies, et j’entravais ses desseins. Le risque était réel, et il ne s’agissait pas d’une simple menace. Il y avait générosité à courir ce risque.
Et néanmoins j’hésitais. Je me laissai même entraîner jusqu’à mi-chemin de la porte ; mais alors — Dieu sait ce que j’aurais fait si mon devoir me fût apparu plus clairement — une intervention extérieure trancha la question. Avec un grand cri, Denise, qui depuis l’arrivée de son frère était restée appuyée contre le mur, prête à défaillir, s’élança en avant, et lui saisit le bras.
— Non, je ne veux pas ! s’écria-t-elle d’une voix étranglée. Non ! vous ne ferez pas cela ! Grâce ! pitié ! Je…
— Mademoiselle ! fit-il, en lui coupant tranquillement la parole, mais avec un éclair de rage dans les yeux. Vous êtes épuisée de fatigue, et ne vous connaissez plus. Cette scène vous a achevée. Allons ! poursuivit-il, s’adressant à la camériste, prenez soin de votre maîtresse. Cet homme est un espion, indigne de sa pitié.
Mais Denise s’accrocha à lui.
— Ce n’est pas un espion ! s’écria-t-elle, d’une voix qui m’alla droit au cœur. Ce n’est pas un espion, vous le savez bien !
— Assez, jeune fille ! taisez-vous ! répliqua-t-il furibond.
Mais il ne s’attendait pas au changement qui s’opéra en elle, changement auprès duquel le sien à lui était minime.