J’étais pantelant, hors d’haleine, frénétique. Mais aussitôt la lutte terminée et la porte close un calme relatif nous envahit. Mes gardiens desserrèrent leur étreinte, et se mirent à m’examiner en silence. Pour moi, appuyé contre le mur, je roulais des yeux farouches. Puis l’un d’eux me dit assez civilement :

— Allons, monsieur, en voilà assez. Tenez-vous tranquille, et nous vous traiterons bien ; sinon…

— C’est un lâche infâme ! criai-je dans un sanglot.

— Tout doux, monsieur, tout doux !

Ils étaient cinq à présent, avec les deux hommes restés sur le palier. Le corridor était sombre, mais ils avaient un falot, et nous attendîmes en silence deux ou trois minutes. Puis la porte s’entre-bâilla de quelques pouces, l’homme qui paraissait les commander s’approcha de l’ouverture, et ayant reçu ses instructions, s’en revint.

— En route ! fit-il. Au no 6. Toi, Petitot, va chercher la clef.

Le dénommé Petitot s’éloigna en hâte, et nous le suivîmes plus lentement au long du corridor : mes gardiens m’encadraient, et leurs pas pesants éveillaient des échos sonores qui se répercutaient au loin devant nous. La jaunâtre lumière du falot nous montrait de chaque côté des murs au badigeon grossier ; et dans celui de droite une lugubre enfilade de portes pareilles à des portes de cachots. Nous fîmes halte devant l’une d’elles, et je crus qu’on allait m’enfermer là : je repris courage, car je n’y serais pas loin de Denise. Mais la porte, en s’ouvrant, ne laissa voir qu’un petit escalier, que nous descendîmes à la queue leu-leu, et qui nous mena dans un corridor pareil à celui d’au-dessus. Arrivés à la moitié de ce nouveau corridor, nous fîmes halte derechef, auprès d’une fenêtre ouverte, par où le vent de la nuit s’engouffrait avec violence, au point d’agiter les cheveux et d’obliger le porteur du falot à l’abriter sous ses basques. Et le vent de la nuit n’entrait pas seul ; il nous apportait tous les bruits nocturnes de la ville en émoi : des clameurs farouches, des acclamations, avec le sempiternel brimbalement des cloches, et de temps à autre un coup de pistolet, bruits trop révélateurs de ce qui se passait sous le voile de ténèbres nous cachant le labyrinthe des maisons et des rues. Même, en un point, ce voile était déchiré, et par la trouée, une colonne rougeâtre jaillissait des toits, projetant des étincelles : ardente réverbération d’un vaste incendie qui, dévorant le cœur de la cité, semblait faire participer le ciel aux crimes et aux abominations qui se perpétraient sous sa voûte.

Mes compagnons se pressèrent à la fenêtre et s’y penchèrent, tout yeux et tout oreilles. Je ne m’en étonnai pas, non plus que d’entendre l’homme responsable de tout, l’homme qui avait tout engagé dans cette partie, se promener d’un pas inlassable sur le toit, au-dessus de nos têtes. Car ce conflit de là-bas était l’unique grand conflit du monde, celui qui n’a jamais cessé depuis l’antiquité la plus reculée ; et on s’y adonnait comme il était de règle dans Nîmes depuis des siècles, avec une ardeur sauvage et sans merci, parmi des ruisseaux de sang. L’on n’en pouvait prédire l’issue ; mais selon toute apparence, tel il se déroulait ici, tel il faisait rage par la moitié de la France. De cette fenêtre, nous regardions dans la nuit avec nos yeux matériels ; mais par delà la frontière, à Turin, et plus près de nous, à Sommières, à Montpellier, des milliers de Français, la fleur de l’armorial de France, le suivaient également, tournés vers Nîmes, et d’un cœur aussi angoissé que les nôtres.

Aux propos de ceux qui m’entouraient, je compris que M. Froment s’était emparé des Arènes, et s’y était retranché. Les flammes que nous voyions s’élevaient de l’une des églises réformées. J’appris aussi que les patriotes, attaqués à l’improviste, avaient fait peu de résistance, et que si les Rouges tenaient vingt-quatre heures encore, l’arrivée des troupes de Montpellier assurerait leur succès, et du même coup mettrait le mouvement sous l’égide des plus hauts personnages.

— Mais il s’en est fallu de peu, chuchota l’un des hommes. Si nous ne leur avions sauté à la gorge ce soir, ils nous en faisaient autant demain.