Puis, changeant de ton, il poursuivit :

— Mais non, je me trompe. Votre souhait procède d’un vrai gentilhomme français. Et c’est en cette qualité que je vous confie Mlle Denise sans la moindre crainte. Dieu vous garde !

— Et vous de même, fis-je.

Et il suivit les autres.

Il était environ cinq heures. Le soleil était levé, et la plate-forme de la tour, restée silencieuse et en ma seule possession, semblait si rapprochée du ciel, si lumineuse, paisible et tranquille, de cette tranquillité du matin qui s’apparente à l’innocence, que je regardai autour de moi, ébahi. Je me trouvais sur un autre plan que le monde inférieur, d’où s’élevait sauvagement la clameur d’allégresse qui saluait l’apparition de Froment. Une autre acclamation suivit, et une autre, qui firent s’envoler les pigeons effarouchés en une nuée tournoyante, bien plus haut que les toits ; puis l’onde de bruit s’éloigna peu à peu, propageant son indicible menace vers le sud de la ville. Et je restai sur ma tour, seul et au-dessus de la mêlée.

Une fois seul, j’eus le loisir de réfléchir ; et mes réflexions furent d’une teinte sinistre. Qu’était devenue aujourd’hui la douce concorde dont la moitié de la nation avait rêvé durant des semaines ? Où était l’âge d’or de paix et de fraternité que l’abbé Benoît, avec les syndics de Giron et Vlais, avaient prévu ? Et l’abolition des frontières ? Et les droits de l’homme ? Et les autres dix mille béatitudes que philosophes et théoriciens avaient entrepris de créer — sans tenir compte de la nature humaine — moyennant l’adoption de leurs systèmes ? Oui, qu’étaient-elles devenues ? De tout le riant paysage qui m’entourait s’éleva, en guise de réponse, le brimbalement des cloches obsédantes. Du fond des rues montaient des bruits de combat et de victoire. Le long d’une route, serpentant capricieusement à travers la plaine, se hâtaient de petites troupes d’hommes — que je n’avais pas encore aperçues — avec des armes reluisantes ; et enfin, symptôme le plus grave, au bout d’une demi-heure de mon guet, vers un lointain faubourg de l’ouest éclata une salve soudaine, suivie de coups de feu isolés. Les pigeons tournoyaient toujours par-dessus les toits, nuée de flocons blancs, et les pierrots sautillaient à mes pieds ; sur la tour, sur le toit inférieur, où s’étaient rassemblés quelques domestiques, régnaient le soleil et le calme de la paix. Mais au fond des rues, là-bas, je sentais la mort à l’œuvre.

Au début cependant, je n’éprouvai qu’une émotion médiocre. Le jour était peu avancé ; je n’attendais pas une issue immédiate ; et je rêvais presque indolemment, suivant le cours des pensées que je viens d’indiquer, et comparant avec tristesse cette scène de carnage aux brillantes promesses des mois révolus. Mais peu à peu l’anxiété des domestiques que je voyais sur le toit inférieur me gagna. Je me mis à écouter plus attentivement, et j’imaginai que la marée du combat se rapprochait, que les cris et les coups de feu arrivaient plus vite et plus fort à mon oreille. Pour finir, sur un lieu voisin des casernes, et assez proche de moi, j’aperçus de légers flocons de fumée blanche qui s’élevaient des toits, et à deux reprises une salve de mousqueterie partant du même point fit trembler les vitres. Puis dans l’une des rues immédiatement au-dessous de moi, que j’apercevais dans toute sa longueur, je vis une foule accourir — dans ma direction.

J’interpellai les domestiques pour savoir ce que cela signifiait.

— On vient d’attaquer l’arsenal, monsieur, répondit l’un d’eux, en s’abritant les yeux du soleil.

— Qui a attaqué ? demandai-je.