Cette besogne ne fut pas longue, et ne me prit qu’une minute. Mais tout le temps que j’employai à frapper, à écouter et à appeler, — bien que dans le corridor où je circulais régnât un silence de mort où mes pas se répercutaient, — le bas de la maison retentissait de cris, d’appels et de bruits de pas précipités. Je trépignais. La marquise était peut-être sur le toit. Je me mis en devoir d’y monter. Puis je réfléchis que si j’y grimpais je pourrais bien au moment de redescendre trouver l’escalier bloqué ; et, maudissant ma folie d’avoir quitté le cloître, — pour la seule raison que mes recherches n’avaient pas abouti, — je retournai précipitamment à l’escalier, m’y élançai, et divisant de mon mieux les flots humains qui tournoyaient et déferlaient plein l’étage inférieur, je parvins de haute lutte à regagner le vestibule.

J’arrivai juste à temps. Comme j’entrais par une porte, Froment y pénétrait par l’autre, avec un petit peloton de ses séides, dont plusieurs, je le vis alors, portaient le ruban vert, les couleurs d’Artois. Sa haute stature dominait toutes les têtes, et je vis qu’il était blessé : un filet de sang découlait sur sa joue, et ses yeux luisaient d’un éclat quasi dément. Mais il gardait son calme : il avait encore un tel empire, non seulement sur lui-même, mais sur ceux qui l’entouraient, que l’agitation s’apaisait et tombait sous son regard. En un instant ces hommes, qui ne savaient plus que se jeter les uns sur les autres et s’embarrasser mutuellement, coururent à leurs postes. On entendait au bout de la rue les hurlements d’une foule hostile, et il était clair qu’il avait battu en retraite devant des forces écrasantes. Néanmoins la résolution parut tout à coup prendre la place de la panique, et l’espérance celle du désespoir.

Campé sur le seuil et pointant de côté et d’autre le pistolet déchargé qu’il tenait à la main, il ordonna en quelques mots brefs et nets de barricader la porte, et cet ordre exécuté, il envoya ses hommes à leurs différents postes. La foule qui avait jusque-là encombré la place se dissipa comme par enchantement, et il m’aperçut. Il me fit signe d’approcher.

S’il jouait un rôle, qu’il me soit permis de déclarer, pour n’y plus revenir, qu’il le jouait noblement. Même à cette heure, où je devinais que tout était perdu, son visage n’exprimait ni crainte, ni envie ; et il n’y eut dans ses paroles aucune ostentation.

— Sortez vite, me glissa-t-il à voix basse, m’interdisant d’un geste prompt les questions que j’étais prêt à lui poser, par cette porte-là, et par la poterne au bas de l’autre escalier. Allez à la porte de l’est, vous y trouverez des chevaux devant Sainte-Geneviève. Ici, tout est fini ! conclut-il, en m’étreignant la main et me poussant vers la sortie.

— Mais Mlle Denise, m’écriai-je. Elle n’est pas dans la maison !

— Hé quoi ! fit-il, s’arrêtant pour me considérer, d’un visage assombri. Êtes-vous fou ? Est-ce à dire qu’elle est sortie ?

— Elle n’est pas ici, répondis-je. On m’a dit qu’elle était allée à la chapelle avec Mme de Saint-Alais, et elle n’en est pas revenue.

— Quel Charenton ! lança-t-il, avec un affreux blasphème. Dieu les protège ! répéta-t-il par deux fois.

Et après un silence, rencontrant mon regard où il lut de l’horreur, il eut un rire rauque.