Je m’avançai sur elle, et le même effroi qui venait de la paralyser lui rendit ses sens. Elle ouvrit la porte derrière elle, et me désigna muettement un couloir. Je m’y précipitai, heureux de mon succès, mais je n’avais pas encore débarré la porte que je trouvai devant moi, qu’une seconde femme surgit d’une chambre latérale, et à ma vue jeta les bras au ciel avec un cri d’effroi.
— Par où va-t-on à la chapelle des Capucins ? lui demandai-je.
Elle comprimait d’une main les battements de son cœur. Pourtant elle me répondit :
— Prenez à gauche ! Et puis à droite… Est-ce qu’ils arrivent ?
Je ne m’arrêtai pas à lui demander de qui elle parlait. Ayant réussi à ouvrir la porte, je franchis le seuil d’un bond. Mais après un coup d’œil des deux côtés de la rue, je rentrai précipitamment, et refermai la porte. La femme et moi nous nous regardâmes, et sans mot dire elle attrapa la barre que j’avais laissée tomber et l’assujettit dans ses crochets. Puis elle fit volte-face et s’élança dans l’escalier, où je la suivis. Quand nous passâmes devant elle, la fille que j’avais surprise dans sa chambre disparut comme un lapin dans son trou.
La femme me conduisit à la fenêtre d’une chambre de l’étage supérieur, et nous regardâmes au dehors sans nous laisser voir, et les yeux prudemment à hauteur de la boiserie. Je n’ai pas besoin de dire pourquoi j’étais rentré si vivement. Le brouhaha de voix nombreuses avait en un instant rempli toute la rue, tandis que la croisée tremblait du piétinement de milliers d’individus en marche. Par rangs successifs balayant toute la largeur de la chaussée, le peuple, ou du moins une partie, défila, les premiers pelotons formés en bon ordre, coude à coude, le mousquet sur l’épaule et vêtus d’une espèce d’uniforme. L’arrière-garde n’était qu’un farouche ramassis de va-nu-pieds, armés de piques et de haches, qui lançaient des regards aux fenêtres, brandissaient les poings, trépignaient et s’avançaient par sauts et par bonds avec une grande clameur :
— Aux Arènes ! aux Arènes !
Cette seule vue était suffisante pour glacer le sang des plus braves ; mais quand elle vit ce qu’il y avait au milieu du cortège, la femme se cramponna à mon bras, en poussant des cris d’horreur. Sur six longues piques, élevées par-dessus la foule, s’agitaient six têtes coupées, l’une, la première, chauve et grosse, et hideusement grimaçante. Ils les présentaient aux fenêtres, et secouaient en manière de jeu leurs chevelures ensanglantées. Ils passèrent, et en un moment la rue fut de nouveau silencieuse.
La femme, prostrée dans un fauteuil, murmura qu’ils avaient mis à sac le Cabaret de la Vierge, et que la tête chauve avait appartenu à un conseiller municipal, son voisin. Mais je ne m’attardai pas à l’écouter. Je la laissai là, et redescendant au plus vite, débarrai la porte et sortis. Tout était de nouveau singulièrement tranquille, au dehors. Le soleil matinal brillait, clair et chaud, sur la longueur de la rue déserte, et semblait démentir ce que je venais de voir. Nulle part aucun signe de vie, ni aucune tête aux fenêtres. Je m’arrêtai un instant au milieu du pavé, décontenancé, ahuri par la sérénité paisible du jour, et incertain de la direction à prendre. A la fin je me rappelai les indications de la femme, et suivis les traces du peuple jusqu’à la première rue à droite. Je m’y engageai, et je n’avais pas fait cinquante toises que je reconnus, un peu en avant de moi, la maison de Mme Catinot.
Sa large façade aveugle étalait au soleil de longues rangées de fenêtres aux volets clos, et sans nul signe de vie. Néanmoins, j’étais en pays de connaissance, et je la vis avec joie. Me jetant sur la porte, je heurtai longtemps avec obstination. Je faisais un tapage à réveiller les morts, dont résonnait chaque porte de cette rue déserte, qui le soir de mon arrivée grouillait de circulation. Je frémis au bruit, je frémis d’être exposé à tous les yeux sur les marches du perron, et m’attendis à voir une vingtaine de croisées s’ouvrir et se garnir de têtes.