Mais j’en étais encore à apprendre combien l’extrême panique rend sourd, et quelle force a l’instinct de lâcheté qui retient les gens pacifiques à leur foyer lorsque le sang coule à flots dans les rues. Pas un seul visage ne se montra aux fenêtres, pas une seule porte ne s’ouvrit ; pis même, j’eus beau frapper indéfiniment, la demeure que je prétendais éveiller resta morne et muette. Je reculai pour la contempler, puis revins à la charge, et heurtai de nouveau, sans plus me soucier de mon danger personnel.

Sans résultat. Ou plutôt non, pas tout à fait. L’écho de mes coups parut se prolonger vers le bout de la rue, puis il se renforça, devint une rumeur ample et grave, une rumeur trop familière : la foule s’en revenait !

Je maudis ma folie de m’être attardé. Je songeai au passage de derrière la maison, qui menait à la chapelle ; j’en trouvai l’entrée, et m’y précipitai. La rumeur lointaine devenait plus proche et plus haute, mais déjà je pouvais voir la porte basse de l’église, et je ralentis un peu ma course. A ce moment la porte s’ouvrit devant moi, et un homme y passa la tête. Je le vis le premier, et lisant sur ses traits vils l’effroi, la honte et la fureur, j’eus comme l’intuition de ce qu’il allait faire. Tout d’abord il inspecta le lointain, clignotant et s’abritant les yeux du soleil, puis il m’aperçut, et, me lançant un coup d’œil indiciblement traître, il prit la fuite.

Il laissa la porte entre-bâillée — je le soupçonnai d’être le sacristain qui désertait son poste — et j’en profitai pour pénétrer dans l’église. Je me trouvai en face d’un spectacle dont je me souviendrai toute ma vie ; car ce qui se passait au dehors, ce que je venais de voir au cours des minutes précédentes, lui conférait une solennité encore supérieure à celle de l’étrange service divin auquel j’avais là même assisté auparavant.

Le soleil brillait au dehors, quelques lampes d’autel à verre rubis projetaient une obscure clarté sur les colonnes, les tableaux, les voûtes perdues dans l’ombre, et en particulier sur la foule emplissant la nef : une foule de femmes agenouillées, dont les têtes dodelinaient et dont les voix lamentables chantaient les litanies de la Vierge.

Il y en avait plusieurs, principalement sur les confins de l’assemblée, qui se balançaient de-ci de-là, pleurant en silence, ou restaient immobiles comme des statues, le front appliqué sur les froides dalles. Les autres lançaient à droite et à gauche des coups d’œil furtifs, sursautaient au moindre bruit, et vagissaient des prières de leurs lèvres blêmes. Mais de plus en plus, les éclats passionnés des âmes plus braves tenaient les autres captives ; de plus en plus haut le rythme martelé des Ora pro nobis ! ora pro nobis ! s’élevait et s’enflait sous les voûtes de l’église ; il devenait de plus en plus fervent, de plus en plus obsédant, et plus farouche aussi l’abandon de la supplique, tant et si bien qu’à la fin je sentis les sanglots me monter à la gorge, et mon sein se gonfler de piété et d’enthousiasme… Ce fut alors que j’aperçus Denise.

Elle était agenouillée entre Mme Catinot et sa mère, aux premiers rangs de celles qui regardaient l’autel principal. De ma place je la voyais de profil, les yeux levés au ciel en une extase adoratrice. A l’idée qu’elle priait peut-être pour moi ; à l’idée que cette jeune fille si pure et si brave, que cette enfant douce, aimable et virginale pouvait affronter sans l’ombre de crainte ce danger mortel ; à l’idée qu’elle m’aimait et priait pour moi, je me sentis plus ou moins qu’un homme. Les pleurs me vinrent aux yeux, ma poitrine se souleva, et j’allais tomber à genoux, lorsque le grand portail, tout au fond de l’église, résonna sous un heurt tonitruant, suivi d’une grêle de coups et d’appels qui exigeaient l’entrée.

Un frisson d’épouvante courut parmi la foule agenouillée, et plusieurs femmes bondirent en hurlant et promenèrent autour d’elles des yeux égarés. Cependant la psalmodie monotone emplissait toujours les voûtes ; de plus en plus haut le rythme régulier des Ora pro nobis ! ora pro nobis ! s’élevait et retombait pour s’élever encore avec une véhémence de supplication, une force de répétition qui décelait des cœurs prêts à éclater. Mais à la fin, l’un des battants de la porte s’ouvrit au large. C’en était trop : les trois quarts des fidèles se dressèrent en poussant des cris ; seuls quelques-uns chantaient encore. A ce moment j’étais arrivé au milieu de la foule, et j’approchais de Denise ; j’allais l’atteindre, quand l’autre porte céda, et une dizaine d’hommes se ruèrent tumultueusement à l’intérieur. J’entrevis un prêtre, l’abbé Benoît, comme je le sus plus tard, qui s’efforçait de les arrêter en leur opposant un crucifix ; puis, dans la pénombre qui pour eux n’était que ténèbres, je m’aperçus — ô joie indicible ! — que les envahisseurs n’étaient pas l’avant-garde du peuple : au premier rang s’avançaient les deux Saint-Alais, souillés de sang et noirs de poudre, l’épée au poing et les vêtements en lambeaux, et derrière eux une vingtaine de leurs partisans.

Dans la joie de la délivrance les femmes se jetèrent au cou des hommes, et les plus éloignées éclatèrent en pleurs et en sanglots. Mais les hommes, après avoir assujetti les portes derrière eux, se mirent aussitôt en marche à travers l’église vers la petite sortie donnant sur l’allée : l’un criait que tout était perdu, un autre que la porte orientale était ouverte, et un troisième exhortait les femmes à se retirer, ajoutant que dans les maisons voisines elles seraient en sûreté, au lieu que l’église allait être saccagée : dès à présent les Calvinistes enfonçaient les portes du monastère par où les fugitifs avaient battu en retraite, après avoir été chassés des Arènes.

Tout ne fut plus aussitôt que panique, lamentations et confusion. J’ai ouï dire depuis que les hommes avaient très mal fait de prendre par l’église dans leur fuite, car s’ils avaient passé au large les femmes eussent été épargnées ; et il est de fait qu’en réalité, l’église ne fut pas mise à sac. Mais dans le pandémonium qu’était Nîmes ce matin-là, alors que les ruisseaux roulaient du sang, alors que les esprits étaient confondus par la brusque défaite, on ne saurait décider ce qui valait le mieux ; et je n’ai garde de blâmer personne.