La poussée générale vers la porte, qui suivit le discours de cet homme, me ramena un peu plus loin de Denise ; mais celle-ci, avec ses proches voisines, resta en place et laissa passer d’abord les plus timides ou égoïstes. J’eus le temps d’arriver à son côté. Elle avait rabattu jusque sur son visage la cape de sa mantille, et il me fallut lui toucher le bras pour qu’elle s’aperçût de ma présence. Alors, sans un mot, elle m’enlaça en relevant la tête : et d’apercevoir son visage sous la cape, ce fut pour moi le bonheur. O Dieu ! ce fut le bonheur, parmi cette scène d’épouvante.

Mme de Saint-Alais, tout en m’accueillant d’un sourire glacial, n’eut pas l’énergie de me repousser.

— Vous êtes prompt, monsieur, à profiter de la victoire, fit-elle, d’un ton cassant.

Et ce fut tout. Sans me laisser abattre, j’entourai de mon bras la taille de Denise, et suivis de près Louis et Mme Catinot. M. le marquis, après avoir échangé quelques mots avec sa mère, nous rejoignit. Dans ce mouvement, il jeta les yeux sur moi, mais se contenta de sourire, et à une question de sa mère, il répondit à haute voix :

— Mon Dieu, madame, qu’importe ? Nous avons joué notre va-tout, et nous avons perdu. Quittons la table !

Elle rabattit sa cape sur son visage ; et malgré la crainte et l’agitation de l’heure, ce geste me parut de sinistre augure, et une soudaine pitié m’envahit. Mais ce n’était pas l’heure des sentiments ni de la pitié : les poursuivants talonnaient de près les poursuivis. Nous étions encore dans l’église et à quelques pas du perron donnant sur la venelle, quand une ruée de piétinements se fit entendre derrière nous, à l’extérieur du grand portail, et tout aussitôt les portes retentirent sous une grêle de coups. Je me demandai si elles résisteraient jusqu’à ce que nous fussions dehors, et je sentis la petite personne que j’enlaçais frémir et se presser plus étroitement contre moi. Mais elles résistèrent, et une seconde plus tard la foule qui nous précédait nous fit place, et nous arrivâmes au grand jour extérieur, dans la venelle, que nous descendîmes en courant vers la maison de Mme Catinot.

Il me semblait que nous étions sauvés, ou presque, tant j’étais heureux de me trouver à l’air libre et hors du monument. Le sol était en déclivité, je voyais les têtes du cortège moutonner devant nous, et parmi elles des faces pâles retournées pour jeter un regard en arrière. Les hautes murailles de l’allée amortissaient le bruit de l’émeute. J’avais derrière moi M. le marquis et sa mère, que suivaient eux-mêmes quatre ou cinq partisans du marquis, lesquels fermaient la marche. Je me retournai : derrière eux la venelle était encore déserte, à hauteur de l’église, que nos poursuivants n’avaient pas encore traversée. Je m’arrêtai pour glisser à Denise quelques paroles de réconfort. Je me penchai vers elle un peu plus longtemps peut-être qu’il n’était besoin, car sans m’en apercevoir je marchai sur les talons de Louis. Un mouvement de reflux balayant la venelle l’avait refoulé et rejeté contre nous. Tandis que ce mouvement de recul nous entre-choquait tous, des cris de désolation naquirent au loin devant nous et remontèrent l’allée, entre les hautes murailles ; et j’espère bien ne plus jamais ouïr pareil mélange de gémissements et de cris lamentables. Les uns luttaient de toutes leurs forces pour revenir vers l’église, et d’autres, sans comprendre, s’efforçaient de continuer ; plusieurs tombèrent, et furent foulés aux pieds. Durant quelques secondes une folie de panique ondula et bouillonna dans toute la longueur de l’étroite venelle.

Occupé à protéger Denise contre la poussée et à la maintenir debout, je ne compris pas tout de suite. Ma première pensée fut que les femmes — il y en avait trois pour un homme — étaient devenues folles ou s’abandonnaient à une égoïste et abjecte terreur. Puis, comme nos compagnes trébuchantes et hurlantes refluaient sur nous, au point de n’occuper plus que la moitié de la longueur de l’allée, je perçus en avant une explosion de rires sauvages et vis par-dessus les têtes qui m’en séparaient une masse hérissée de pointes de piques emplissant l’extrémité de la venelle, en face la maison de Mme Catinot. Alors je compris, et mon cœur s’arrêta : les Calvinistes nous avaient tournés !

Plus de retraite possible ! Je regardai derrière moi, et vis l’allée, devant le porche de l’église, obstruée d’hommes qui avaient traversé cette dernière pour y arriver, grouillante de faces sauvagement joyeuses, d’yeux menaçants et de piques sanguinaires. Nous étions bloqués : dans toute l’étendue de ces hautes murailles, qu’il était impossible d’escalader, il n’y avait d’autre issue que par la maison de Mme Catinot, et celle-ci était gardée… Devant nous comme derrière il y avait les piques.

Aujourd’hui encore cette scène hante mes rêves. Je revois le grand soleil éclairant la lividité spectrale des visages défigurés par la peur ; je revois des femmes tombées à genoux et levant les bras au hasard, d’autres jetant des cris ou priant avec frénésie, ou se suspendant au cou des hommes ; je revois cette longue file d’humanité torturée par la crainte qui se faisait jour sous toutes ses formes ; je revois surtout les rires démoniaques des vainqueurs, qui criaient aux hommes de sortir, ou lançaient aux femmes des obscénités. Nîmes elle-même, la mère des factions, la génératrice de cent luttes sans quartier, n’avait jamais vu scène plus atrocement infernale. Tout d’abord, dans la surprise de cette embûche, dans la soudaine horreur de nous trouver, alors que tout semblait sauvé, aux prises avec la mort, je ne pus rien sinon serrer plus étroitement Denise contre moi, et lui cacher le visage dans ma poitrine, tout en m’appuyant contre le mur et exhalant des plaintes de mes lèvres pâles. Seigneur ! pensais-je, les femmes !… Les femmes, hélas ! En pareille occurrence on donnerait tout au monde pour qu’il n’en existât aucune, ou pour n’en avoir jamais aimé !