— Oui, tout comme dans leur giron ! répliqua l’homme, parmi un tonnerre de rires. Décidez-vous donc, et vite ! reprit-il, en esquissant un entrechat maladroit et faisant voltiger une demi-pique autour de sa tête. Trois minutes à l’horloge qui est là. Sortez, ou on tire dans le tas. Ça fera une fameuse chair à pâté ! Une chair à pâté catholique, messieurs !
Saint-Alais me regarda, pâle et les yeux fixes. Il voulut parler, mais la voix lui manqua.
De ce qui se passa ensuite, je ne puis rien dire ; car, pour une minute, tout se confondit. Je me rappelle seulement ce détail, que le soleil éclatant donnait sur le mur derrière lui, où les lignes plus sombres du ciment romain apparaissaient entre les vieilles briques minces. Nous étions environ vingt hommes et peut-être cinquante femmes, rassemblés pêle-mêle dans un espace de vingt toises de longueur. Des soupirs s’échappaient des lèvres des hommes, et ceux qui tenaient des femmes dans leurs bras — et ils étaient nombreux — s’appuyaient au mur et s’efforçaient de les consoler ou de se détacher d’elles. Un homme lançait des imprécations aux misérables qui voulaient nous massacrer, et leur montrait les deux poings ; d’autres accablaient de baisers les têtes pâles et insensibles reposant sur leurs poitrines, car, Dieu merci, la plupart des femmes étaient en pâmoison. D’autres, enfin, tel Saint-Alais, adressaient un regard de muette détresse à des yeux qui leur parlaient le même langage, ou serraient la main d’un ami, et imploraient le ciel impitoyablement bleu et serein. Quant à moi… j’ignore ce que je fis, sauf contempler Denise dans les yeux, indéfiniment ! Ces yeux n’avaient plus rien d’insensible.
Il faut se souvenir que le soleil illuminait toute cette scène, que les oiseaux sautillaient et pépiaient dans les jardins, par delà les murs ; qu’il allait être midi, dans une heure, et un midi méridional ; que dans le creux de la vallée le Rhône étincelait entre ses rives, et qu’un peu plus loin la mer battait de ses vaguelettes écumeuses les plages de la Camargue. Toute la nature était en joie ; et nous seuls, nous, tassés entre ces effroyables murailles, entre ces faces menaçantes, nous voyions la mort toute proche, la sombre mort qui termine tout.
Une main m’effleura : celle de Saint-Alais. Je crois, ou plutôt je sais, car je le lus dans ses yeux, qu’il voulait se réconcilier avec moi. Mais quand je le regardai — ou peut-être fut-il troublé en voyant la muette détresse de sa sœur — il se ravisa. Comme le géant aux cheveux noirs proclamait : « Une minute de passée ! » et que ses partisans vociféraient, M. le marquis leva la main.
— Arrêtez ! s’écria-t-il, avec son ancien geste autoritaire. Halte. Il y a ici un homme qui n’est pas des nôtres. Il doit passer le premier, et se retirer (et il me désignait). Il n’a rien de commun avec nous. Je le jure.
Une huée de rires barbares lui répondit. Puis le géant eut l’impiété de citer la parole sacrée :
— Celui qui n’est pas pour moi est contre moi.
Et le rire recommença.
Je ne revendique pas l’honneur de ce que je fis ensuite. En ces moments d’exaltation, nous ne sommes pas responsables, et d’ailleurs je savais qu’ils n’écouteraient pas Saint-Alais, et je ne risquais rien. Frémissant de rage, je renvoyai au géant ses mots :