— Je suis contre vous ! m’écriai-je. Je préfère mourir ici avec eux, plutôt que de vivre avec vous ! Vous déshonorez la terre ! Vous polluez l’air ! Vous êtes des démons…

Je m’en tins là, car avec un rire strident mon voisin, un tout jeune homme, affolé, je suppose, et celui-là même qui les avait invectivés, me dépassa d’un bond et se précipita sur les piques. Une demi-douzaine de pointes convergèrent dans sa poitrine sous nos yeux à tous, et avec un cri affreux il leva les bras au ciel et fut rejeté en arrière contre le mur latéral, mort et ruisselant de sang.

Instinctivement j’avais voilé la face de Denise pour l’empêcher de voir. Et je fis bien ; car là-dessus — par une sorte de grâce, et qu’il me soit permis de n’y pas insister — les monstres à la vue du sang se déchaînèrent et s’élancèrent sur nous. Je vis Saint-Alais rejeter sa mère derrière lui, et presque du même geste se précipiter sur les piques. Pour moi, repoussant Denise dans l’encoignure de la muraille, malgré ses enlacements et ses prières, — je tuai avec le pistolet de Froment le premier qui arriva sur moi, puis le second, à bout portant du second coup, ne ressentant, au lieu de crainte, qu’une ivresse de fureur. Le troisième m’abattit sous sa pique entrée dans mon épaule, et pour un instant je ne vis plus que le ciel, sur lequel se détachait en noir sa face hideuse ; et je fermai les yeux dans l’attente du coup final.

Mais il ne vint pas. Ce fut à sa place un poids qui s’abattit sur moi, et je me mis à me débattre, cependant que toute une armée, semblait-il, me passait sur le corps, dans cet affreux abattoir de l’allée, où l’on arrachait les hommes des bras des femmes, pour les pousser, hurlants, contre le mur, et les y mettre à mort sans miséricorde ; dans cette géhenne où se commirent des forfaits que je n’ose raconter.

CHAPITRE XXV
PAR DELÀ LES TOMBEAUX

Je rends grâces à Dieu de n’en avoir pas vu beaucoup plus que je ne viens d’en raconter. A une vingtaine de reprises les assassins trébuchèrent sur moi ; et je fus foulé aux pieds, meurtri et couvert d’un sang qui ne m’appartenait pas. J’ouïs aussi des cris d’hommes à l’agonie, de déchirants cris de femmes qui glaçaient les moelles et arrêtaient le souffle, des rires déments, tous les bruits de l’enfer. Mais dans ma position, se lever c’était vouloir la mort immédiate, et bien que privé d’espérance et n’osant regarder l’avenir, mon ivresse passagère s’était épuisée : je restai donc immobile, car toute résistance était vaine.

A la fin je crus mon dernier instant venu. Le corps qui m’écrasait et me cachait à moitié fut brutalement retiré ; je revis la lumière, et une voix s’écria avec vivacité :

— En voilà encore un ! Il est vivant !

Je me mis debout tant bien que mal, niaisement obstiné à mourir avec une certaine dignité. L’exclamation provenait d’un inconnu, mais auprès de lui était Buton, derrière qui se tenait de Géol ; et je vis encore d’autres visages, qui tous me regardaient. Mais je ne pouvais croire à mon salut.

— Si vous voulez m’expédier, faites vite, murmurai-je, en écartant les bras.