— Dieu nous en préserve, répondit bien vite Buton. On n’en a fait déjà que trop ! Monsieur le vicomte, appuyez-vous sur moi ! Appuyez-vous, et venez par ici. Mordieu ! il était temps que j’arrive ! S’ils vous avaient tué…

— Cela fait le cinquième, prononça de Géol.

Sans lui répondre, Buton me prit par le bras, et m’entraîna doucement, tandis que de Géol me soutenait de l’autre côté. Grâce à leur aide, je m’avançai entre deux rangées de peuple qui m’examinaient avec une sorte d’émerveillement stupide, deux rangées de visages que le grand soleil faisait paraître singulièrement pâles. J’avais perdu mon chapeau, et le soleil m’aveuglait et me troublait la tête, mais Buton me conduisait par la main, et je tournai pour franchir une porte qui s’ouvrait dans la muraille. A ce moment je laissai tomber un mouchoir que l’on m’avait donné pour me panser l’épaule. Un individu qui se tenait devant la porte, le dernier à droite de la rangée de peuple, le ramassa et me le rendit avec un empressement cordial. Il tenait une pique, et ses mains couvertes de sang me firent reconnaître en lui un des assassins.

Deux hommes en transportaient un autre dans la maison d’en face, et à la vue du cadavre inerte et de la tête pendante, je recouvrai d’un seul coup la raison et la mémoire. J’empoignai Buton par le revers de son habit et le secouai comme un prunier.

— Et Mlle de Saint-Alais ! m’écriai-je. Qu’as-tu fait d’elle, misérable ? Si tu lui as…

— Chut, monsieur, chut ! répliqua-t-il, d’un ton de reproche. Et soyez vous-même. Elle est sauvée, je vous en donne ma parole, et vous allez la voir. On l’a transportée ici l’une des premières. On n’a pas touché à un cheveu de sa tête.

— On l’a transportée ici ? fis-je.

— Oui, monsieur le vicomte.

— Saine et sauve ?

— Oui, oui, saine et sauve.