A cette nouvelle, je versai des larmes que je ne crois pas indignes d’un homme, car c’étaient des larmes de joie et de reconnaissance. On ne me les reprochera pas, si l’on songe à tout ce que j’avais traversé, et à tout le sang que j’avais perdu, bien que ma blessure au bras fût légère. Je n’étais d’ailleurs pas le seul à pleurer, ce jour-là. J’ai appris depuis que l’un des massacreurs eux-mêmes, un de ceux qui furent les plus ardents à la besogne, versa des larmes amères quand il revint à lui et comprit ce qu’il avait fait.
Au cours de cette journée-là et des deux suivantes, on tua dans Nîmes trois cents hommes environ, principalement dans le couvent des Capucins, — où Froment avait installé une imprimerie et le quartier général de sa propagande — dans le Cabaret Rouge, et dans la propre demeure de Froment, qu’il fallut réduire au moyen du canon. Une moitié à peine de ces victimes tombèrent les armes à la main et dans l’ivresse du combat ; les autres furent pourchassés dans les venelles, les maisons, les cachettes, et tués sur place, ou, s’étant rendus à discrétion, furent collés au mur le plus proche et fusillés.
Par la suite, aussi bien à Paris qu’en province, on commenta cette rigueur, et on la prôna comme un réel bienfait ; en se basant sur ce principe qu’elle éteignit le feu de la révolte prête à éclater, et l’empêcha de gagner le reste de la France. Mais, rétrospectivement, je vois en elle tout autre chose : j’y vois, non un bienfait, mais l’un des premiers exemples de ce singulier mépris de la vie humaine qui distingua la Révolution dans ses dernières phases ; de ce délire de férocité qui trois ans plus tard paralysa la société et frappa l’univers de stupeur, et qui, par les abominables excès où il aboutit, démontra aux philosophes humanitaires que la France, aux derniers jours du XVIIIe siècle, pouvait accomplir au grand jour, à Arras, Nantes et Paris, des forfaits que les tyrans de jadis reléguaient au fond ténébreux de leurs salles de tortures ; des forfaits, je rougis de l’écrire, que nul autre pays civilisé n’a égalés dans notre ère.
Mais ces crimes — et bien entendu je ne parle pas ici de la besogne accomplie par la guillotine — n’ont, grâces à Dieu, rien à voir avec mon présent récit. Ils ont laissé leurs traces sur les pages ultérieures de ma vie, comme sur la vie de tout autre Français, et il se peut que j’y revienne un jour. Mais je m’en tairai pour cette fois. Il me suffit de dire que des dix-huit hommes qui partagèrent avec moi les affres de la venelle des Capucins, quatre seulement survécurent. Ils doivent comme moi leur vie, d’une part à l’arrivée opportune de Buton et de quelques autres représentants qui ne partageaient pas le fanatisme des Cévenols, et d’autre part à la lassitude finale des massacreurs eux-mêmes.
Parmi ces quatre survivants se trouvaient l’abbé Benoît et Louis de Saint-Alais, et ce fut une rencontre singulière, lorsque tous trois, si miraculeusement sauvés, avec nos vêtements en lambeaux et nos visages éclaboussés de sang, nous pénétrâmes dans le salon de Mme Catinot. Les volets, à l’exception d’une persienne d’angle, étaient encore fermés ; il restait des cendres blanchies et refroidies dans cet âtre qui avait si joyeusement flambé en mon honneur le soir où je soupai avec la maîtresse de céans. La pièce était sombre et glaciale, les meubles projetaient au loin leurs ombres, et par l’escalier montait la clameur du peuple, qui nous ayant vus entrer dans la maison, flânait sur la scène du carnage, avec une insatiable curiosité.
J’ai dit : une rencontre singulière, car nous avions eu tous trois les uns pour les autres une amitié que la rigueur des temps avait dissoute. Nous nous retrouvions à cette heure comme sortis du tombeau, l’air de spectres, hâves, grelottants, les mains agitées d’un tremblement et les yeux allumés d’un éclat fébrile ; mais il ne subsistait rien de toutes nos querelles. « Mon frère ! — Oui, ton frère ! » et les mains de Louis se joignirent aux miennes, comme si le défunt, celui qui était mort avec l’intrépidité de sa race, les eût réunies ; cependant que l’abbé Benoît, incapable de refréner sa douleur, se tordait les mains ou marchait par la pièce, en gémissant :
— Mes pauvres enfants ! Oh ! mes pauvres enfants ! Dieu ait pitié de notre pays !
De la chambre voisine arrivait un murmure étouffé de voix et de pleurs féminins, avec un bruit d’allées et venues rapides et assourdies ; et ce fut là, je pense, ce qui nous calma. La douleur de Louis s’exhalait bien encore de temps à autre, mais il nous devint possible de converser raisonnablement. J’appris qu’il y avait là, couchée derrière la cloison, Mme de Saint-Alais, grièvement blessée dans la bagarre, soit par sa chute, soit par un coup de pied ; et que Denise, Mme Catinot et un médecin se tenaient à son chevet. Le salon même avec sa pénombre était funèbre, et nos propos échangés à voix basse s’entre-coupaient de silences. Bientôt le bruit de la fusillade nous parvint aux oreilles, et nous oubliâmes un instant nos soucis pour parler de Froment et des chances de salut qui lui restaient. Dans les intervalles de silence nous prêtions l’oreille aux hurlements qui s’élevaient de la foule. Mais nous savions qu’ils ne nous concernaient plus : c’était comme si la mort nous eût libérés des communes obligations.
Puis on vint chercher Louis de la part de sa mère. Après un autre intervalle, ce fut l’abbé Benoît qui sortit, et je restai seul à arpenter la pièce. Le silence après de telles émotions, la solitude alors qu’une heure plus tôt j’avais vu la mort en face dans cet enfer, la sécurité après un danger aussi pressant, tout remuait mon cœur profondément. Lorsque, de plus, je songeai à la mort de Saint-Alais, et me rappelais les brillantes promesses, l’audace, l’éclat de cet esprit hautain aujourd’hui disparu pour toujours, je sentis à nouveau les larmes m’envahir. Je marchai par la pièce, en proie à une émotion irrésistible, trop heureux que l’obscurité me permît de lui donner libre cours. Le passé, les souvenirs, les affections de jadis, s’évoquaient à ma mémoire, avec mon enfance ; le rappel de nos jeux d’alors me faisait oublier que, depuis, nos chemins avaient divergé.
Après un long temps, après des heures et des heures, peu avant la fin du jour, Louis rentra.