— Veux-tu venir ? me demanda-t-il sans préambule.
— Auprès de ta mère ?
— Oui, elle désire te voir, répondit-il, sans quitter la porte, et sa voix morne et atone disait qu’il n’y avait plus d’espoir.
Je subissais la réaction inévitable après de telles scènes d’horreur. A bout de forces, je l’accompagnai machinalement, plus occupé du passé que du présent. Mais dès le seuil de la chambre voisine, toute transformée depuis que je ne l’avais vue, par sa brillante illumination, car les volets étaient clos, je me réveillai comme en sursaut. De l’autre côté de la pièce, où je la découvris tout d’abord, Mme de Saint-Alais reposait sur un lit, soutenue par des oreillers. Je m’arrêtai. Sa pâleur était rehaussée à chaque pommette par une tache rouge dont l’éclat rivalisait avec celui de ses yeux ; mais ce ne furent pas ces détails qui me saisirent brusquement, ni de la voir tirailler ses draps tout en parlant avec un geste de mauvais augure. Ce fut un je ne sais quoi dans son expression, si peu appropriée à la circonstance, si bizarre et folâtre, que j’en restai médusé.
Elle remarqua mon hésitation, et d’un ton joyeux et quelque peu maniéré, qui me révéla sur-le-champ toute la vérité, d’un ton plus terrifiant vu l’occurrence que les plus pathétiques éclats, elle m’en fit le reproche.
— Vous êtes le bienvenu, monsieur le vicomte, avancez, dit-elle. N’importe, je vois avec plaisir que vous avez quelque pudeur. Mais nous ne serons pas trop sévères pour vous. Un repentir, même tardif, a ses mérites… Mais où donc est mon éventail, Denise ? Petite, mon éventail !
Denise, étouffant un sanglot, se leva d’un siège voisin du lit, et je crus que sa douleur allait éclater. Mais Mme Catinot sauva la situation. Bien vite elle prit un éventail sur une console, et d’une main ferme obligea la jeune fille à se rasseoir.
— Merci, ma chère, fit Mme de Saint-Alais, qui s’éventa une minute et sourit de toutes ses dents, comme je l’avais vue sourire mille fois dans son salon. Et maintenant, monsieur le vicomte, reprit-elle avec une espièglerie navrante, vous allez me faire le plaisir d’avouer que j’étais bon prophète.
Je murmurai quelques mots vagues ; la mine souriante de la marquise et l’attitude accablée des autres faisaient un contraste déchirant.
— Je le savais bien, que vous finiriez par nous revenir, continua-t-elle, en se rengorgeant. Et si j’étais sévère, je vous en dirais jusqu’à demain. Mais puisque vous êtes rentré au bercail avant qu’il ne soit trop tard, oublions le passé. Sa Majesté est si bonne que… Mais où sont les autres ? Nous ne pouvons nous passer d’eux pour la suite.