Il leva la main et délibérément me souffleta de son gant. J’eus un recul involontaire.
— Eh bien ! vous laisserez-vous persuader ? fit-il. Après ceci, monsieur, si vous êtes un gentilhomme, vous vous battrez avec moi. Il y a un pré par là derrière, et dans dix minutes…
— Dans dix minutes, la séance peut être levée.
— Je ne vous retiendrai pas aussi longtemps, répliqua-t-il gravement. Venez, monsieur. Ou faut-il que je vous soufflette de nouveau ?
— Je viens, dis-je posément. Après vous, monsieur.
CHAPITRE III
A L’ASSEMBLÉE
Le soufflet, et l’insulte qui l’accompagna, mirent fin provisoirement à mon repentir. Mais si bref que fût le trajet d’une porte à l’autre, il me laissa le temps de réfléchir encore. Cet homme était Louis, malgré tout ; j’avais certes des raisons de me plaindre de lui et de le soupçonner de servir d’instrument à autrui ; mais il s’était montré mon meilleur ami en faisant tout pour apaiser ma colère, et le plus loyal en s’efforçant de me détourner d’une entreprise insensée. Vite attendri, dans un revirement presque subit, je perçus avec une sorte d’effroi que si son intervention était due à la seule bienveillance, j’y répondais aussi mal que possible. Bref, avant même que la porte extérieure nous fût ouverte, je me repentais à nouveau. Lorsque l’huissier tira le battant pour me livrer passage, je lui donnai l’ordre de le refermer, puis faisant volte-face, je jetai à Louis quelques mots indistincts, et m’en fus en toute hâte, le laissant stupéfait. A peine eut-il le temps de pousser une exclamation, que j’avais traversé le vestibule, et quelques secondes plus tard, j’ouvrais la porte de l’Assemblée.
Sur-le-champ — il est à croire que je manœuvrai le pêne avec bruit — je vis devant moi des rangées de visages surpris et tous tournés de mon côté. J’ouïs une rumeur d’indignation mêlée de rires, et aussitôt je me faufilai vers ma place. Mais le débit monotone du président m’emplissait les oreilles, et le contraste était tel — après mon altercation à mi-voix du dehors, de me trouver dans cette salle pleine de lumière et de vie, et l’objet de tous ces regards — que je m’abattis sur mon siège, vertigineux et confondu, et presque oublieux tout d’abord du dessein qui m’avait amené là.
Un temps, et ma face s’empourpra davantage ; et à juste cause. Chacun des bancs sur lesquels nous siégions tenait trois personnes. Je partageais le mien avec l’un des Harincourt et M. d’Aulnoy, qui m’avaient entre eux deux. Je n’étais pas assis de cinq secondes, que Harincourt se leva doucement, et sans m’accorder un regard, s’éloigna jusqu’au bas du passage ; et tout en s’éventant négligemment avec son chapeau, il alla s’adosser à un pupitre, les yeux fixés sur le président. Au bout d’une demi-minute, d’Aulnoy suivit son exemple. Puis les trois qui étaient derrière moi se levèrent tranquillement, et sans me regarder cherchèrent d’autres places. Les trois devant moi les imitèrent. En quelques minutes, je restai seul, isolé, en butte à tous les regards de l’Assemblée, comme une sorte de lépreux.
J’aurais dû être préparé à une manifestation de ce genre. Mais il n’en était rien, et la face me brûlait, sous les regards curieux, comme devant un foyer ardent. Pris au dépourvu, j’étais hors d’état de dissimuler mon trouble ; mes yeux ne rencontraient de toutes parts que des yeux railleurs et des mines méprisantes ; et l’orgueil m’interdisait de baisser la tête. Au cours de longues minutes, je ne discernai rien que ces regards outrageants. Je n’entendais pas de quoi parlait le président, car sa voix n’était pour moi qu’un ronron vague et indistinct dépourvu de signification.