Mais pendant ce temps la colère et la haine endurcissaient ma volonté ; à la fin le nuage qui couvrait mon esprit se dissipa, et je retrouvai mon exaltation. La lecture monotone que je venais d’écouter sans y rien comprendre prit fin, et fut suivie par de courtes et vives interrogations : une demande et une réponse, un nom et une réplique. Ce fut ce qui me réveilla. Le ronron avait représenté la lecture du cahier ; à cette heure on en était au vote.
Mon tour allait venir ; l’instant approchait. A chaque vote — inutile de dire que tous étaient affirmatifs — des visages en nombre toujours croissant se tournaient vers la place que j’occupais ; et leurs yeux, hostiles, triomphants, ou simplement curieux, convergeaient sur ma face. En d’autres circonstances j’aurais pu en être intimidé ; mais il n’en fut rien, alors. J’étais à la hauteur pour les affronter. Les regards sans aménité de tant de gens qui s’étaient dits mes amis, les regards méprisants d’hommes nouveaux appartenant à des familles anoblies, qui avaient usé avec joie de l’appui de mon père, la conscience que tous m’abandonnaient uniquement parce que je soutenais en fait les opinions que la moitié d’entre eux avaient proclamées en paroles, tout cela me haussait à un degré de mépris qui ne le cédait en rien à celui de mes adversaires ; et en outre je savais que fléchir à présent me couvrirait d’une honte indélébile, et cela fermait la porte aux velléités de capitulation.
L’Assemblée, d’autre part, se trouvait dans une situation sans précédent. On n’était pas encore accoutumé aux luttes de la tribune, aux duels oratoires plus mortels que ceux à l’épée ; et une sorte de doute, une hésitation, tenait la majorité des membres en suspens et attentifs à ce qui allait suivre. Leurs chefs, en outre, les frères de Saint-Alais, — qui dirigeaient, l’un le parti de la cour, plus ardent et plus fier, l’autre les nobles de robe et de Parlement, qui avaient découvert les derniers que leurs intérêts à tous étaient les mêmes, — ne pouvaient admettre la plus minime opposition depuis qu’une majorité absolue était devenue la règle. Un homme donc, un seul homme barrant le chemin à l’unanimité, leur apparaissait comme un obstacle qu’il convenait d’écarter par tous moyens.
— M. le comte de Cantal ? appela le président.
Mais c’était moi qu’il examinait, et non celui qu’il nommait.
— Satisfait !
— M. le vicomte de Marignac ?
— Satisfait !
Le nom suivant m’échappa, car dans mon exaltation il me parut que toute la Chambre me regardait, que la voix allait me manquer, que le moment venu je resterais muet et paralysé, incapable de parler, et déshonoré pour toujours. Je pensais à cela, et non à ce qui se passait ; puis subitement, je me retrouvai en possession de moi-même. J’entendis le dernier nom avant le mien, celui de M. d’Aulnoy ; j’entendis sa réponse. Puis mon nom à moi résonna dans un profond silence.
— M. de Saux ?