Je me levai. D’une voix rauque, et qui me parut étrangère, je déclarai :

— Je n’approuve pas ce cahier !

Je m’attendais à une explosion de colère ; elle ne vint pas. Au lieu de cela, un tonnerre de rires, où je distinguai la note de Saint-Alais, secoua la salle et me fit monter le rouge au visage. Le rire persista quelque temps, s’éleva et retomba, pour s’élever encore, me mettant au supplice. Mais ce rire produisit un résultat auquel ne s’attendaient guère les rieurs. Il arrive aux plus taciturnes de trouver de l’éloquence. J’oubliai les périodes de La Rochefoucauld et de Liancourt que j’avais si soigneusement préparées ; j’oubliai les passages de Turgot dont j’avais chargé ma mémoire, et me lançai dans une improvisation que je n’avais ni prévue ni méditée.

— Messieurs, m’écriai-je d’une voix qui emplit la salle, je m’oppose à ce cahier parce qu’il est vain et stérile ; parce que, entre autres raisons, le temps de son efficace est passé. Vous revendiquez vos privilèges : ils ne sont plus ! Vos exemptions : elles ne sont plus ! Vous protestez contre l’union de vos représentants avec ceux du peuple : mais ils ont siégé ensemble ! Ils ont siégé ensemble, et vous ne pouvez pas plus l’empêcher par un décret, que vos protestations ne feraient reculer le flot qui monte ! C’est un fait accompli. Quand vous jetez un os à un chien affamé, songez-vous à lui retirer l’os de la gueule, intact et sans déchet ? Si oui, vous êtes insensés. Mais ce n’est pas la seule ni la plus forte de mes objections à ce cahier. La France se trouve aujourd’hui dénuée, acculée à la banqueroute, sans trésor, sans argent. Croyez-vous lui porter secours, la vêtir, l’enrichir, en maintenant vos privilèges, en maintenant vos exemptions, en soutenant jusqu’au plus minime de vos droits ? Non, messieurs. Au temps jadis, ces exemptions, ces droits, ces privilèges dont nos ancêtres tiraient gloire et à juste titre, leur furent accordés parce qu’ils étaient le bouclier de la France. Ils équipaient des hommes d’armes et les menaient au combat ; la communauté faisait le reste. Mais à présent le peuple combat, le peuple paye, le peuple fait tout. Oui, messieurs, c’est la vérité ; c’est une vérité qui nous est familière à chacun : « Le manant paye pour tous ! »

Je me tus. Je m’attendais à ce que se produisît l’explosion de colère si longtemps retardée. Au contraire, avant que personne de la Chambre n’eût pris la parole, une grande clameur nous arriva par les fenêtres laissées ouvertes à cause de la chaleur, et donnant sur le marché. C’était l’acclamation du peuple de la rue, qui pour la première fois entendait formuler ses griefs. Mais, tout plein de bienveillance et joyeux qu’il fût, ce cri nous déconcerta aussi totalement que l’eût fait une attaque. J’en demeurai béant.

Mais l’effet produit sur moi était léger, au regard de ce qu’éprouvaient mes adversaires. Les cris de désapprobation qu’ils s’apprêtaient à pousser furent coupés net par le prodige ; et ils s’entre-regardèrent une minute, comme n’en croyant pas leurs oreilles. Au cours de cette minute, un silence d’étonnement irrité régna sur l’Assemblée. Puis M. de Saint-Alais se dressa d’un bond.

— Qu’est ceci ? cria-t-il, son noble visage assombri de fureur. Est-ce qu’à nous aussi le roi nous a ordonné de siéger avec le tiers état ? Nous a-t-il avilis à ce point ? Sinon, monsieur le président, sinon, dis-je, reprit-il en réfrénant d’un geste bref une velléité d’applaudissements, et s’il ne s’agit pas ici d’un complot fomenté par quelqu’un de notre caste allié à la racaille afin de provoquer une nouvelle Jacquerie…

Le président, homme timoré qui appartenait à une famille de robe, l’interrompit :

— Prenez garde, monsieur, les fenêtres sont encore ouvertes.

— Ouvertes ?