— Et M. de Launay ? lançai-je en mettant pied à terre.

— On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, répondit-il fermement, bien que sa mine s’allongeât un peu. Ses pères ont péché, et il en a subi la peine. Mais Dieu donne le repos à son âme ! J’ai ouï dire que ce fut un juste.

— Et qui est mort à son poste, répliquai-je assez vertement.

— Amen, conclut l’abbé Benoît.

Mais je ne me rendis pas pleinement compte de l’impression que les nouvelles avaient faite sur le curé, avant d’être installé avec lui dans le salon noisette, — que la livrée appelait la salle anglaise, — les flambeaux entre nous, au moment du dessert. Alors, tandis qu’il parlait ou m’écoutait, je vis l’émotion agiter ses membres longs et grêles, et contracter son visage émacié.

— C’est la fin, dit-il. N’en doutez pas, monsieur le vicomte, c’est la fin. Votre père m’a répété maintes fois que dans l’argent réside le nerf du pouvoir. C’est avec l’argent, disait-il, que l’on paye l’armée, et tout repose sur l’armée. Récemment, c’est l’argent qui a manqué. Aujourd’hui, l’armée fait défection. Il ne reste plus rien.

— Et le roi ? fis-je, parodiant à mon insu Mme la marquise.

— Dieu protège Sa Majesté ! répondit de bon cœur le curé. Ses intentions sont pures et maintenant il va pouvoir les réaliser, puisque la nation est avec lui. Mais sans la nation, sans argent ni armée, il n’est qu’un mot. Et ce mot n’a pas sauvé la Bastille.

Alors, débutant par ce qui s’était passé à la soirée de Mme de Saint-Alais, je lui racontai tout ce qui m’était arrivé : le serment des épées, le débat de l’Assemblée, l’émeute sur la place, et pour finir, je lui rapportai en quels termes rudes la marquise m’avait donné mon congé. Tout. Mon récit l’agita extraordinairement. Lorsque j’en vins à décrire la scène de la Chambre, il ne put rester en place, et dans son enthousiasme, il arpentait le salon, en parlant tout seul. Et quand je lui dis comment la foule avait crié : « Vive Saux ! » il répéta les mots posément et me regarda d’un air enchanté. A la fin, tout en rougissant, et m’interrompant de temps à autre, tout en jouant avec mon pain pour cacher mon trouble, je lui exposai les pensées qui m’assaillirent sur le chemin du retour, et l’alternative où je me voyais. Mais alors, il reprit son siège, et se mit lui aussi à émietter son pain en silence.

CHAPITRE V
LA DÉPUTATION