Il resta muet si longtemps, les yeux fixés sur la table, que je finis par m’en formaliser, me demandant quelle mouche le piquait, et pourquoi il se taisait et ne me disait pas les choses que j’attendais. Je prévoyais si bien quel conseil il me donnerait, que dès le début j’avais revêtu mon récit de la couleur appropriée. J’avais laissé voir mon amertume ; loin de taire aucune parole méprisante, je lui avais fourni tous les matériaux dont il pouvait avoir besoin pour me donner le conseil que je lui mettais d’avance sur les lèvres.

Mais il ne parlait toujours pas. Cent fois je l’avais ouï affirmer sa sympathie envers le peuple, sa haine de la corruption, de l’égoïsme, des abus gouvernementaux ; moins d’une heure auparavant, ses yeux étincelaient quand il parlait de la chute de la Bastille. C’était sur ses conseils que j’avais fait brûler le carcan ; sur ses instances que j’avais consacré une forte somme à nourrir le village au cours de la disette, l’année précédente. Et maintenant, alors que je m’attendais à le voir se lever et me presser de jouer mon rôle, il se taisait !

Je n’y tins plus à la fin.

— Eh bien ? dis-je, avec irritation. N’avez-vous rien à me dire, monsieur le curé ?

Et je déplaçai l’un des flambeaux afin de mieux distinguer ses traits. Mais il tenait toujours les yeux baissés, évitant mon regard, l’air pensif, les doigts occupés avec les miettes.

— Monsieur le vicomte, dit-il enfin, posément, par la mère de ma mère, je suis, moi aussi, noble.

Je tombai de mon haut, non que ce fût là une nouvelle pour moi, mais parce que je voyais où il voulait en venir.

— Et à cause de cela, dis-je, vous voudriez…

Il m’arrêta d’un geste.

— Non, dit-il doucement. Je ne voudrais pas. Car, malgré tout, je suis peuple de naissance, et pauvre par vocation. Mais…