— Mais quoi ? dis-je, agacé.
Au lieu de répondre, il se leva, et s’emparant de l’un des flambeaux, se dirigea vers le mur que décorait un portrait en pied de mon père, encadré d’une curieuse guirlande de feuillage ciselé. Il épela le nom inscrit au-dessous :
— « Antoine du Pont, vicomte de Saux », fit-il comme à part lui. Ce fut un juste, et un ami du pauvre. Dieu l’ait en sa sainte garde !
Il s’attarda un peu à rêver sur le grave et noble visage, qui lui rappelait sans doute beaucoup de choses ; puis tenant la bougie haute, il passa au tableau qui faisait pendant au premier, de l’autre côté de la table. Il lut :
— « Adrien du Pont, vicomte de Saux, colonel du Royal-Flandre. » Tué, je crois, à Minden. « Chevalier de Saint-Louis, et de la Maison du roi. » Un beau gentilhomme et certes aussi vaillant. Je ne l’ai pas connu.
Je ne répondis pas, mais je commençai à rougir quand il passa au troisième tableau, derrière moi.
— « Antoine du Pont, vicomte de Saux », lut-il, la bougie en main. « Maréchal et pair de France, chevalier des ordres royaux, colonel de la Maison du roi et membre du Conseil privé. » Mourut de la peste à Gênes, en 1710. J’ai ouï dire qu’il avait épousé une Rohan.
Il le regarda longuement, puis s’approcha du quatrième lambris, et resta silencieux une minute.
— Et celui-ci ? dit-il enfin. C’est, je crois, une noble figure entre toutes. « Antoine, seigneur du Pont de Saux, de l’ordre de saint Jean de Jérusalem. » Propagateur de la langue française. Mourut à La Valette, l’année d’après le grand siège, de ses blessures, disent les uns, de ses travaux et fatigues inouïs, dit l’ordre. Un soldat chrétien.
Ce tableau était le dernier. Quand il l’eut considéré un peu, il rapporta la bougie et la reposa auprès des deux autres sur la table luisante. Cette surface polie, avec les panneaux des murs, absorbait toute la lumière, et nos visages, seuls visibles dans un halo de clarté, se détachaient sur un fond obscur. Il me fit une inclination.