— Oui, monsieur, reprit-il. Vous savez que je mourrais pour mon seigneur, tout comme si j’avais au cou le collier de fer ! Que je me ferais brûler plutôt que de laisser le feu prendre au château de Saux ! Que, vivant ou mort, j’appartiens à mon maître. Mais, monseigneur (et il prit un ton de gravité surprenante chez un homme aussi inculte), il y a des abus, et il convient d’y mettre fin. Il y a des tyrans, et ils doivent disparaître. Il y a des hommes, et des femmes, et des enfants qui meurent de faim, et il faut que tout cela finisse. Le pauvre est pressuré, monseigneur, — pas chez vous, mais partout aux environs, — et cela doit finir. Et c’est le pauvre qui paie les impôts, alors que le riche en est déchargé ; c’est le pauvre qui fait les routes, dont le riche se sert ; le pauvre ne peut payer son sel, mais le roi mange dans l’or. A tout cela il faut aujourd’hui mettre fin, paisiblement, si les seigneurs le veulent, mais il faut y mettre fin. Il le faut, monseigneur, dût-on brûler les châteaux, conclut-il sombrement.
CHAPITRE VI
UNE RENCONTRE SUR LA ROUTE
L’éloquence inattendue dont vibraient les paroles du forgeron, et son ton assuré, non moins que le saisissant aveu de pensées que je n’avais jamais songé à lui attribuer, pas plus à lui qu’à nul paysan, me déconcertèrent tout d’abord à tel point que je restai muet. Doury profita de l’occasion pour intervenir.
— Vous voyez maintenant, monsieur le vicomte, dit-il avec suffisance, le besoin d’un pareil Comité. Il faut maintenir la paix du roi.
— Je vois, ripostai-je âprement, qu’il y a en liberté des sauvages qui devraient être dans les fers. Un Comité ? C’est aux officiers du roi de maintenir la paix du roi ! Le véritable mécanisme…
— Et s’il est détraqué ?
Ces mots venaient de Doury. Mais à l’instant il se repentit de sa hardiesse.
— Alors qu’on le répare ! éclatai-je. Dieu ! voir une bande de marmitons et de vils manants courir le pays pour jacasser de tout cela, et jusqu’en ma présence !… Allez-vous-en, je ne veux plus avoir affaire en rien avec vous ni votre Comité. Allez-vous-en, dis-je !
— Toutefois… un peu de patience, monsieur le vicomte, insista-t-il, d’un air navré. Toutefois, si quelqu’un de la noblesse nous donnait son appui, vous plus que personne…
— Il y aurait alors quelqu’un à pendre à la place de Doury ! lui lançai-je tout à trac. Quelqu’un derrière qui Doury pourrait s’abriter, et de moindres vilains se cacher. Mais je ne veux pas être leur plastron.