— Amener des excès à Cahors ?
— Non, dans le pays. Buton, à coup sûr, n’a pas parlé à la légère. C’est un brave homme, mais il en connaît d’autres qui ne le sont pas, et il y a des châteaux bien isolés en Quercy, et de faibles femmes qui n’ont jamais subi le contact d’une main grossière, et des enfants…
— Mais, criai-je, hagard, c’est donc une Jacquerie que vous redoutez ?
— Dieu le sait, fit-il gravement. Les pères ont mangé des fruits acides, et leurs fils en ont les dents agacées. Depuis combien d’années ceux de Versailles gaspillent-ils la sueur du paysan, son sang, sa chair, sa substance ! Qui sait s’ils ne le paieront pas de leur vie ! Mais à Dieu ne plaise, monsieur, à Dieu ne plaise !… Quoique, si jamais… l’heure est venue, à présent.
Après son départ, je n’eus plus de repos. Ses paroles m’avaient donné la fièvre. Quels événements ne pouvaient se passer, tandis que j’étais là inactif ! Et, pour étancher ma soif de nouvelles, je montai à cheval et me mis en route vers Cahors. La journée était brûlante, l’heure mal choisie pour une promenade ; mais l’exercice me fit du bien. Je me dégageai peu à peu du tourbillon de pensées où m’avaient plongé les craintes du curé, venant après l’avertissement de Buton. Depuis lors, je n’avais vu les choses que par leurs yeux ; je m’étais laissé égarer par leurs imaginations ; et la perspective d’une France gouvernée par un tas de maréchaux ferrants et de maîtres de poste m’avait paru moins étrange qu’elle ne commençait de le faire, à cette heure où j’avais tout loisir de l’examiner avec calme, en montant la longue côte qui se trouve à une lieue de Saux et deux de Cahors. La folle idée de toute une noblesse fuyant comme des lièvres devant ses vassaux, ne m’était pas encore apparue aussi folle.
A la réflexion, je voyais peu à peu les choses sous leurs vraies dimensions, et je me qualifiais de nigaud. Une Jacquerie ? Trois siècles et plus avaient passé depuis les âges de ténèbres où la France avait connu cette calamité. Qui donc, sauf un enfant perdu dans la nuit, ou une romanesque jeune fille enfermée dans son donjon, pouvait croire à leur retour ? A la vérité, quand je passai devant Saint-Alais, qui est situé un peu à l’écart, au pied de la hauteur, je vis, à l’entrée de la route qui mène au village, un rassemblement de têtes qui auraient dû être courbées sur le hoyau, et dans ce groupe patibulaire de mécontents, des prunelles de braise luisaient sous des orbites creuses, en l’attente de Dieu sait quoi. Mais j’avais déjà vu pareils attroupements, jadis, dans les mauvaises années, lorsque la récolte manquait, ou lorsqu’un abus trop excessif de la part du seigneur poussait les paysans à se croiser les bras et à quitter le sillon. Et jamais ces révoltes n’aboutissaient à rien, si ce n’est tout au plus à quelque pendaison. Pourquoi irais-je croire cette fois-ci qu’il en sortirait davantage, ou qu’une étincelle dans Paris dût allumer un incendie chez moi ?
En fait, j’étais à peu près réconforté, et je riais de ma candeur. Le curé avait donné libre cours à ses vaticinations, et l’ignorance et la crédulité de Buton avaient fait le reste. Quelle absurdité sans nom, je le voyais maintenant, de supposer que la France, la première des nations, la mieux équilibrée, la plus civilisée de toutes, cette France où depuis deux siècles personne n’avait bravé impunément le pouvoir royal, pût devenir tout à coup le théâtre de sauvages excès ? Quelle absurdité folle de supposer qu’un ramassis de roturiers et de canaille en ferait un jour son Petit Trianon ?
J’en étais là de mes pensées, lorsque leur cours fut détourné par l’apparition d’un carrosse qui surgit lentement au sommet de la côte où je m’engageais, et s’apprêta à descendre la route. Un instant il se profila nettement sur le ciel, avec la silhouette ventrue du cocher, et dépassant de la caisse, les deux têtes des laquais ballottés par derrière. Puis il se mit à dévaler prudemment vers moi. Les laquais sautèrent à bas, enrayèrent les roues, et le pesant véhicule patina en grinçant, retenu par les timoniers, tandis que les chevaux de volée secouaient leurs mors avec impatience. Là, au lieu de faire des lacets, la route descend tout droit entre des peupliers sur une longueur d’un millier de pas ; et dans l’azur d’été le crissement des roues et le cliquetis des gourmettes arrivaient distinctement jusqu’à moi.
Je ne tardai pas à reconnaître le carrosse de Mme de Saint-Alais ; et je fus tenté de faire volte-face pour l’éviter. Mais à la même minute l’orgueil vint à mon aide, et, lâchant la bride, je m’avançai à sa rencontre.