En dehors de l’abbé Benoît je n’avais vu quasi personne depuis les événements de Cahors, et l’appréhension m’envahit à la pensée de l’accueil qui m’était réservé. L’allure du carrosse me parut démesurément lente ; mais j’arrivai enfin à sa hauteur, dépassai les chevaux qui retenaient, et regardai dans la voiture en mettant le chapeau à la main, car si je craignais de voir la marquise, ce pouvait aussi bien être Louis, et dans les deux cas la politesse exigeait à tout le moins un salut correct.
Mais assise à la place d’honneur, au lieu de M. le marquis, ou de sa mère, ou de M. le comte, c’était une petite personne qui trônait au milieu de la banquette ; une petite personne pâle et étonnée. Elle devint cramoisie en m’apercevant, ses pupilles se dilatèrent d’effroi, et ses lèvres tremblèrent à faire pitié : c’était Mlle Denise !
Si j’avais su plus tôt qu’elle fût dans le carrosse, et seule, je l’aurais croisée en silence ; et c’était là ce que j’avais de mieux à faire, après ce qui s’était passé. Il m’appartenait moins qu’à personne de m’imposer à elle. Mais ses gens prirent un malin plaisir à nous mettre en présence, — car mon aventure était sans doute la fable de la maison, — et ils arrêtèrent la voiture tandis que machinalement je retenais mon cheval. Je vis trop tard qu’elle était seule, à part deux soubrettes assises à reculons en face d’elle ; nous étions déjà nez à nez à nous dévisager comme des sots.
— Mademoiselle ! dis-je.
— Monsieur ! répondit-elle automatiquement.
Cela dit, je n’avais en somme plus le droit de rien ajouter. Je devais la saluer, et m’éloigner sans plus. Mais obéissant à je ne sais quelle impulsion, je repris :
— Mademoiselle s’en retourne… à Saint-Alais ?
Elle remua les lèvres, mais aucun son n’en sortit. Elle me regardait comme fascinée. Mais la plus âgée de ses femmes répondit pour elle, et lança d’un air déluré :
— Hé oui, monsieur.
— Et Mme de Saint-Alais ?