— Accompagner monsieur, peut-être ? dit l’une des femmes, avec un rire insolent.
Mlle de Saint-Alais la foudroya du regard. Puis, toute rouge, elle ordonna :
— Fouettez !
Affolé de ma maladresse, je tentai de la réparer.
— Je vous fais mille excuses, mademoiselle, dis-je, mais…
— Fouettez ! répéta-t-elle, cette fois sur un ton égal et net, mais qui n’admettait pas de réplique.
La fille qui ne l’avait pas mécontentée — car l’autre était trop interdite — répéta l’ordre, le carrosse se remit en mouvement et me laissa au milieu de la route, à cheval et le chapeau à la main, très sot, devant la place vide.
La route toute droite entre deux files de peupliers, le carrosse tressautant et cahotant dans la descente, les faces narquoises des laquais retournés vers moi dans le nuage de poussière, je revois tout cela à merveille. Ce tableau est resté particulièrement vif et précis dans cette collection d’où tant d’autres souvenirs plus importants ont disparu sans retour. J’avais chaud, j’étais vexé, mécontent de moi ; je sentais que j’avais enfreint les convenances, et plus que mérité la rebuffade. Mais, en dépit de ces considérations, j’étais envahi d’un sentiment tout nouveau. La face de Denise me hantait ; ses yeux pleins d’une surprise délicieuse, ou d’un dédain aussi exquis, me poursuivaient dans ma course. J’oubliais Buton et Doury, le Comité et le curé, la chaleur de la route, pour ne penser qu’à elle. Je ne réfléchissais à rien d’autre qu’à la possibilité d’un soulèvement de paysans. Cela, cela seul, revêtait un aspect nouveau et des plus redoutables, et me paraissait de plus en plus imminent et probable. La vue du visage enfantin de Denise donnait aux avertissements de Buton une réalité que tous les arguments du curé avaient été incapables de leur conférer.
Cette pensée ne tarda pas à me harceler au point que pour y échapper je pressai mon cheval et le mis au galop, suivi de Gilles et d’André, qui s’étonnaient sans doute de me voir continuer dans cette direction. Mais, uniquement occupé des effroyables visions que les paroles du forgeron m’avaient évoquées, je perdis conscience du temps, et lorsque je revins à moi je me vis plus qu’à mi-chemin sur la route de Cahors, qui se trouve à trois lieues et demie de Saux. Alors j’arrêtai mon cheval et restai sur place, en proie à une fiévreuse irrésolution. D’une part, en une demi-heure je pouvais être à Cahors, devant la porte de Mme de Saint-Alais, et quoi qu’il arrivât ensuite, je n’aurais rien à me reprocher. D’autre part, dans le même laps environ, je pouvais être chez moi, inglorieusement à l’abri.
Lequel des deux choisir ? L’instant, à mon insu, était gros de conséquences. D’une part, la face de Mlle Denise, sa beauté, son innocence, le danger où elle se trouvait, plaidaient singulièrement en sa faveur, et me poussaient à donner l’avis. De l’autre, l’orgueil m’incitait à retourner, et à éviter la réception que j’avais tout lieu d’appréhender.