A la fin je continuai. Moins d’une demi-heure plus tard je passais le pont Valentré.
Mais il ne faut pas se figurer que je me décidai sans lutte, ou allai de l’avant sans appréhension. Les brocards et les railleries dont Mme de Saint-Alais m’avait accablé étaient trop récents ; et vingt fois l’orgueil et le ressentiment faillirent m’arrêter et me faire rétrograder vers le château. A chaque fois, néanmoins, les faces sinistres et les yeux féroces que j’avais vus auprès du village me réapparaissaient ; je me rappelais quelle haine environnait Gargouf, le régisseur de Saint-Alais ; je me représentais les scènes abominables qui se dérouleraient avant l’arrivée des secours de Cahors, et j’allais de l’avant.
Mais je m’attendais si bien à voir mes craintes tournées en ridicule, que le spectacle de la foule emplissant les rues sur mon passage ne suffit pas à me dissuader. On ne pouvait toutefois se méprendre à l’atmosphère de surexcitation. De toutes parts des gens attroupés conversaient avec gravité ; ici et là des individus montés sur des chaises — ce qui était encore pour moi une mode nouvelle — haranguaient un auditoire de badauds. Certaines boutiques étaient fermées, on montait la garde devant d’autres, ainsi que devant les boulangeries. Je notai qu’un grand nombre de gens avaient des journaux et des brochures entre les mains, et autour de ceux-là, on parlait sur un ton plus élevé. Ici et là encore, mon apparition créa une sensation, mais d’un caractère équivoque, car si un petit nombre me saluaient avec respect, la plupart me dévisageaient en silence. Plusieurs me demandèrent au passage si j’apportais des nouvelles, et parurent désappointés de ma réponse négative. Par deux fois un petit groupe de peuple me hua.
Le dépit que j’en éprouvai fut oublié grâce à un incident beaucoup plus surprenant. J’allais toujours, lorsque je m’entendis appeler par mon nom ; je me retournai, et vis M. de Gontaut qui s’avançait vers moi aussi vite que sa dignité et sa boiterie le lui permettaient. Il s’appuyait, comme à l’ordinaire, sur le bras d’un valet, et il tenait dans l’autre main sa canne et sa tabatière ; de plus, deux hommes vigoureux l’escortaient. Je n’avais nulle raison de croire qu’il appréciât mieux le service que je lui avais rendu, ou qu’il voulût en manifester plus de gratitude, que le jour de l’émeute ; aussi ma surprise fut-elle grande lorsqu’il m’aborda, la face épanouie.
— Cette rencontre est le plus grand plaisir que j’aie eu depuis des mois, dit-il, en m’accablant de politesses. Par ma foi, monsieur le vicomte, vous nous avez tous faits quinauds ! Une fameuse réception vous attend là-bas ! Et vous nous amenez deux solides gaillards, à ce que je vois. Ce n’est pas bien, reprit-il, branlant le chef en manière de plaisanterie sénile. Je déclare que ce n’est pas bien. Mais vous connaissez la parole évangélique : « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent… » Allons, allons ! il ne faut pas vous en vouloir. Vous leur avez donné une leçon ; et maintenant nous voilà unis.
— Mais, monsieur le baron, dis-je, confondu, tout en obéissant à son geste d’avancer, tandis qu’il clopinait cahin-caha à côté de mon cheval. Je ne vous comprends pas du tout !
— Vous ne me comprenez pas ?
— Hé non !
— Hein ! vous ne vous attendiez pas à ce que nous le sachions si tôt, reprit-il d’un air fin. Mais je vous assure que nous sommes bien renseignés. La campagne est commencée, et le service des informations ne chôme pas. Il ne nous en échappe guère, et nous aurons vite fait de mettre ces gredins à la raison. Mais, de fait, c’est ce satané maraud de Doury qui a jasé. Il paraît que vous leur avez rivé leur clou ? Un Comité ! les malotrus ! Et à notre barbe ! Mais vous les avez envoyés promener comme il faut, vicomte. Si vous vous en étiez mis, à cette heure…
Il s’arrêta net. Un homme qui traversait la rue l’avait légèrement bousculé. Le vieux gentilhomme perdit patience, et tout aussitôt leva sa canne avec un furieux juron. L’homme se retira en prodiguant les excuses ; mais elles n’apaisèrent point M. de Gontaut.