— Ah ! malandrin ! lui cria-t-il, d’une voix tremblante de fureur, tu voulais encore une fois me jeter par terre ? Mais nous allons te mettre au pas, n’aie crainte. Un peu de patience. Vive Dieu ! dans ma jeunesse…
— Mais, monsieur le baron, dis-je afin de détourner son attention, car plusieurs des assistants nous regardaient d’un mauvais œil, et je sentais qu’il ne faudrait pas grand’chose pour amener une bagarre, êtes-vous bien sûr que nous soyons de force à les tenir en échec ?
Le vieux gentilhomme tremblait toujours, mais il se redressa avec un geste de vaillance passionnée.
— Vous verrez ça ! cria-t-il. Quand viendra le beau moment, vous verrez ça, monsieur… Mais nous y voici ; et voilà au balcon Mme de Saint-Alais avec quelques-uns de ses gardes du corps.
Il s’arrêta pour lui envoyer un baiser, avec la grâce d’un Polignac.
— Là-haut, vicomte, vous allez voir ce que vous allez voir, reprit-il. Et moi aussi, je serai le bienvenu, puisque je vous amène.
Je croyais rêver. Quinze jours plus tôt, on m’avait ignominieusement expulsé de cet hôtel, avec injonction de n’y remettre jamais les pieds. A cette heure, sur ce balcon d’où se penchaient vers moi de charmants visages et des têtes poudrées, les mouchoirs s’agitaient en mon honneur. Au haut de l’escalier, encombré de serviteurs et de laquais, et vibrant sous un flot continu d’allants et venants, je fus accueilli par un murmure de louanges. De tous côtés on tapotait des tabatières et on maniait des cannes ; surgis des éventails, les yeux aguichants rivalisaient d’éclat avec les miroirs. Et à travers tout, une large avenue attendait mon passage, Louis vint à ma rencontre jusqu’à la porte, et la marquise s’avança jusqu’au milieu du salon. Ce fut un triomphe, triomphe qui me parut inconcevable, incompréhensible, jusqu’au moment où j’appris que la rebuffade administrée par moi à la députation avait été amplifiée dix fois, cent fois, au point de répondre aux vœux des plus violents ; et les plus paisibles et réfléchis furent trop heureux de voir dans ma solidarité une preuve de cette réaction que le parti royaliste, dès le premier jour des troubles, ne cessa jamais d’espérer.
On ne peut s’étonner si, pris à l’improviste et enivré d’encens je me laissai aller. Parmi cette société, et encore sous l’impression des gracieusetés de Mme de Saint-Alais, il eût fallu un courage et une hardiesse dont j’étais incapable, pour déclarer que j’étais venu non me joindre à eux, mais dans un but bien différent, et que tout en repoussant les offres de la députation, je n’avais nullement l’intention d’agir contre elle. Et d’ailleurs certains traits de la députation, telle l’outrecuidance de Doury, et les allusions de Buton, pour ne rien dire de la violence de la population parisienne, n’avaient pas manqué de m’impressionner défavorablement. A l’instar de mille autres tout prêts à bien accueillir la réforme, je reculais devant les extrémités où elle aboutissait ; et quoique en entrant dans Cahors rien ne fût plus loin de ma pensée que de me joindre à la faction Saint-Alais, je me vis dans l’impossibilité de repousser sur-le-champ leurs louanges, ou d’expliquer à brûle-pourpoint dans quelle intention réelle j’étais venu les trouver.
J’étais, en fait, le jouet des circonstances ; faible, dira-t-on, au mauvais moment, et obstiné dans mon tort ; livré tantôt à une puérile pétulance, et tantôt à une puérile versatilité ; tour à tour passif et brutal. Ce sera justice. Mais nous traversions une période d’épreuves ; et tant qu’elle dura, bien d’autres que moi et de plus âgés changèrent d’opinions, et dans la même semaine revinrent en arrière ; bien d’autres eurent de la difficulté à trouver une cocarde à leur goût, blanche, noire, rouge ou tricolore.
Du reste, la flatterie est douce, et j’étais jeune ; de plus, j’avais Denise en tête et rien ne pouvait valoir la bienveillance de sa mère. Elle m’estimait, je crois, davantage pour ma révolte passée, et se félicitait de mon amendement en proportion des facultés de résistance que j’avais déployées.