Je voulais, je crois, me fortifier de son assurance.
Il m’étreignit la main dans une poigne de fer, et je n’en demandai pas davantage. Mais au bout d’un instant je poussai un cri.
— Ah ! mais ils vont mettre le feu au château ! exclamai-je. A quoi bon tenir l’escalier, s’ils nous grillent comme des rats ?
— Nous mourrons ensemble, fut sa seule réponse.
Et décochant un coup de pied à l’une des pleurardes accroupies :
— Te tairas-tu, carogne ! dit-il. Crois-tu que ça te sauvera, de brailler ?
Mais j’entendis la porte du bas se disloquer, et bondissant à la fenêtre, j’écartai la tenture. Un flot de clarté rougeâtre pénétra, qui teignit le plafond d’une couleur de sang. Ma seule crainte était d’arriver trop tard, et que la porte cédât ou que la foule enfonçât la poterne avant que je pusse me faire entendre. Par bonheur la fenêtre ne résista point, je l’ouvris toute grande, une bouffée d’air frais me fouetta le visage, et en un clin d’œil je fus dehors, sur l’étroite corniche de la fenêtre surmontant la grande porte. Au-dessous de moi s’étalait un spectacle que, Dieu merci ! bien peu de châteaux en France avaient vu depuis les années d’Henri III.
Un peu à l’écart, le grand colombier brûlait, et projetait en l’air une colonne de fumée qui, se rabattant sur l’avenue, cachait tout ce qui se trouvait derrière sous un voile fuligineux traversé de temps à autre par l’ardente réverbération des flammes. Silhouettés en noir sur la clarté, des hommes, actifs comme des démons, attisaient le feu avec de la paille. Au delà du colombier flambaient une remise et une meule de foin ; et plus près, juste devant le château, une multitude de formes mouvantes couraient de-ci de-là, les unes s’attaquant à la porte et aux fenêtres, d’autres apportant du combustible, toutes s’agitant, vociférant, riant — riant d’un rire de damnés, à la musique des flammes crépitantes et des vitres qui éclataient.
Je vis au premier rang Petit-Jean qui donnait des ordres ; et des hommes l’entouraient. Aussi acharnées que les hommes, il y avait également des femmes, et une entre autres, toute dépoitraillée, hurlant des malédictions et brandissant ses armes, qui ajoutait à la scène une note suprême d’atrocité. Ce fut elle qui me vit la première ; et me désignant avec des mots infâmes, elle nous maudissait, moi et ceux du château, et à grands cris demandait notre sang.