Les uns réclamaient le silence, les autres me considéraient stupidement, ou me montraient à leurs voisins ; mais la plupart firent chorus à la femme : enragés par ma présence, ils me tendaient le poing, me criaient d’abjectes menaces et des injures immondes. Pour une minute l’air retentit d’« A bas les seigneurs ! A bas les tyrans ! » ce qui me parut un fort mauvais signe. Mais bientôt, soit qu’ils aperçurent le régisseur, soit qu’ils retournèrent simplement à leur haine primitive, dont mon apparition venait de les détourner, ce cri fut remplacé par un mugissant tollé de « Gargouf ! Gargouf ! » — tollé si plein d’avidité sanguinaire et accompagné de menaces si atroces, que le cœur faiblissait et que l’on devenait pâle à les entendre.
— Gargouf ! Gargouf ! Livrez-nous Gargouf ! hurlaient-ils. Livrez-nous Gargouf, et il mangera de l’or fondu ! Livrez-nous Gargouf, et nos filles n’auront plus rien à craindre de lui !
Je frémis à l’idée que Denise entendait ; je frémis à l’idée du péril où elle se trouvait. Les misérables d’en bas n’avaient plus rien d’humain ; l’influence de cette énergumène les transformait en démentes bêtes fauves, ivres d’incendie et de licence. Quand la fumée du bâtiment en feu se rabattit dans un remous et me cacha la foule dont la rauque huée sortait de cette noirceur, je crus entendre, non des hommes, mais un sabbat de chiens enragés.
La fumée s’écarta ; et un coup de feu partit des derniers rangs. J’entendis un carreau éclater à côté de moi. Un individu plus proche me lança un tison enflammé qui retomba sur la corniche, flambant et pétillant, près de mon pied. D’un coup de talon, je le projetai à bas.
Ce geste apaisa momentanément le tumulte, et je saisis l’occasion.
— Vils gredins ! m’écriai-je, m’efforçant de dominer de la voix le sifflement des flammes. Retirez-vous ! Les soldats de Cahors sont en route. Il y a une heure que je les ai envoyés chercher. Retirez-vous avant leur arrivée, et j’intercéderai en votre faveur. Restez pour commettre de nouveaux méfaits, et vous serez jugés à mort tous jusqu’au dernier !
On me répondit par des hurlements dérisoires. Les soldats étaient avec eux, ajoutaient les uns. Il n’y avait plus d’aristocrates, et leurs châteaux appartenaient au peuple, criaient les autres. Un ivrogne s’obstinait stupidement à brailler : « A bas la Bastille ! A bas la Bastille ! »
Un instant de plus, et je perdais ma chance. J’agitai la main.
— Qu’est-ce que vous voulez ? proclamai-je.
— « Justice ! » vociféra l’un ; et un autre : « Vengeance ! » Un troisième : « Gargouf ! » Et tous en chœur : « Gargouf ! Gargouf ! » jusqu’au moment où Petit-Jean apaisa le tumulte.