Une telle peur est contagieuse. J’allai à lui, outré, et le secouai.
— Debout ! chien ! dis-je. Debout, et tâche de défendre ta peau, ou, par le ciel, personne ne la défendra !
Il se releva.
— Voilà, voilà, monsieur, balbutia-t-il. Je suis prêt à lutter pour mademoiselle. Je suis prêt…
Mais je l’entendais claquer des dents, et je voyais ses yeux errer de-ci de-là, comme ceux d’un lièvre entouré par les chiens. Je compris que je n’avais rien à espérer de lui. Au même moment une huée sauvage au dehors m’avertit que notre délai expirait ; et je le repoussai pour regagner la fenêtre.
Trop tard. Je ne l’avais pas atteinte qu’un coup tonitruant retentit sur la grande porte, et fit sursauter les chandelles et piailler les femmes. Sur l’instant je crus que tout était perdu. Une pierre traversa la fenêtre, suivie d’une seconde et d’une troisième. Les débris de verre tombèrent sur nous ; le courant d’air éteignit une chandelle ; et les femmes, folles de terreur et poussant des cris affreux, s’enfuirent dans toutes les directions. Joints à cela, les rugissements de la foule extérieure, le luminaire lugubre et les plus lugubres reflets du feu, la confusion et la panique suprêmes, m’égarèrent au point que je restai une minute indécis, inerte, promenant autour de moi des regards affolés. La couardise en moi n’attendait qu’un signal. Mais quelqu’un me toucha le bras, et me retournant je vis à mon côté Denise, la face levée vers moi.
Elle était blême, et l’épouvante qu’elle avait si longtemps contenue lui agrandissait les yeux. Sa main pesa plus fort ; elle tituba, se raccrochant à mon bras.
— Ah ! chuchota-t-elle à mon oreille, d’une voix qui m’alla droit au cœur. Sauvez-moi ! sauvez-moi ! Ne reste-t-il plus aucune ressource ? Dites, monsieur ? Est-ce qu’il nous faut mourir ?
— Il nous faut gagner du temps, répliquai-je. (Le courage me revenait merveilleusement, à la sentir appuyée contre moi.) Tout n’est pas fini. Je vais leur parler.
Et l’asseyant sur la banquette, je courus à la fenêtre et m’avançai au dehors. A première vue, les choses en étaient restées au même point. Les flammes ondulantes, la lueur, la traînée de fumée et les étincelles, rien n’avait changé. Mais un second coup d’œil me montra que les incendiaires ne couraient plus çà et là autour du feu, et se massaient en une troupe compacte juste au-dessous de moi, aux abords de la porte, attendant qu’elle leur livrât passage. Dans l’espoir de les retarder, je les hélai frénétiquement ; j’appelai Petit-Jean par son nom. Mais le hourvari les empêcha de m’entendre, ou bien ils ne voulurent pas m’écouter ; et pendant que je m’évertuais vainement, la grande porte céda enfin, et avec des rugissements de triomphe la foule se rua dans le château.