Il n’y avait plus un instant à perdre. D’un bond je repassai par la fenêtre, tout en empoignant le fusil que Gargouf m’avait donné ; mais j’eus la stupeur de ne plus trouver personne sur le palier. La maison tremblait sous les piétinements ; les cris de triomphe résonnaient déjà dans les corridors ; dans dix secondes, la tourbe infâme serait sur nous. Mais où donc avait passé Denise ? Et Gargouf ? Et les valets, les femmes de chambre, le galopin, que j’avais laissés ici ?
Confronté à l’improviste avec l’instant suprême, je demeurai tout d’abord paralysé, comme il arrive dans les cauchemars. Puis, un premier choc de pieds lourds retentit sur l’escalier, et je perçus un léger cri, quelque part vers ma droite. Aussitôt je courus à la porte qui, de ce côté, menait à l’aile gauche. Je l’ouvris précipitamment, et la franchis, pas une seconde trop tôt. Le moindre retard, et les plus avancés des révoltés m’auraient aperçu. Je n’eus que le temps de tourner la clef, qui se trouvait heureusement à l’intérieur.
Au plus vite, je traversai la pièce, et me dirigeai vers l’autre extrémité où une porte ouverte laissait échapper de la lumière. Je traversai la pièce suivante, qui était vide, et arrivai dans la dernière de l’enfilade.
J’y trouvai les fugitifs. Dans la précipitation de leur fuite, ils n’avaient même pas songé à fermer la porte derrière eux. Dans ce dernier refuge — le boudoir de la marquise, blanc et or — je les trouvai blottis parmi les chaises à dossiers dorés et les coussins à fleurs. Ils n’avaient apporté qu’une seule chandelle avec eux, et les soieries, les brimborions et les bibelots sur lesquels tombait cette sombre clarté, rendaient plus affreuses à voir leurs faces blanches et leurs prunelles hagardes. Entassés dans le coin le plus reculé, ils me regardaient venir.
Par un excès de lâcheté, ils avaient mis Denise au premier rang ; ou peut-être s’y plaça-t-elle dans l’attente de mon arrivée. Elle me reconnut donc avant eux, et les rassura. Quand je pus m’entendre parler, je demandai où était Gargouf.
Ils ne s’étaient pas aperçus de son absence, et ils se récrièrent, disant qu’il avait pris lui-même ce chemin.
— Et vous le suiviez ?
— Oui, monsieur.
Ceci expliquait leur fuite, mais non la disparition du régisseur. Au fait, peu importait de savoir où il était allé, car il n’y avait guère de secours à attendre de lui. Je jetai autour de moi un regard de détresse ; même les amours joufflus des lambris semblaient se railler de notre danger. Grâce à mon fusil, j’avais un coup à tirer, je tenais une vie entre mes mains. Mais à quoi bon ? Dans un instant, d’ici une minute ou deux au maximum, les portes seraient enfoncées, la horde de bêtes fauves se déverserait sur nous…
— Oh ! monsieur ! l’escalier du réduit ! Il s’est sauvé par l’escalier du réduit !