Ces impressions reçues dans ma jeunesse donnèrent lieu à un rêve que j’avais assez fréquemment.


Il me semblait que j’étais couché, et que je m’éveillais dans la nuit ; en posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais quelque chose de froid qui cédait lorsque j’appuyais dessus. Alors je me penchais hors de mon lit et je regardais. C’était un cadavre étendu à côté de moi. Cependant je n’en étais ni effrayé ni même étonné. Je le prenais dans mes bras, et je l’emportais dans la chambre voisine, en me disant : Il va être là, couché par terre ; il est impossible qu’il rentre si j’ôte la clef de ma chambre.


Et là-dessus je me rendormais ; quelques moments après j’étais encore réveillé ; c’était par le bruit de ma porte qu’on ouvrait ; et cette idée qu’on ouvrait ma porte, quoique j’en eusse pris la clef sur moi, me faisait un mal horrible. Alors je voyais entrer le même cadavre que tout à l’heure j’avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière ; on aurait dit un homme à qui l’on aurait ôté ses os sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de se soutenir sur ses membres pliants et lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant, il arrivait jusqu’à moi sans parler, et se couchait sur moi ; c’était alors une sensation effroyable, un cauchemar dont rien ne saurait approcher : car, outre le poids de sa masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait. Alors je me levais tout à coup sur mon séant, en agitant les bras, ce qui dissipait l’apparition. Un autre rêve lui succédait.


Il me semblait que j’étais assis dans la même chambre, au coin de mon feu, et que je lisais devant une petite table où il n’y avait qu’une lumière ; une glace était devant moi au-dessus de la cheminée ; et, tout en lisant, comme je levais de temps en temps la tête, j’apercevais dans cette glace le cadavre qui me poursuivait, lisant par-dessus mon épaule dans le livre que je tenais à la main. Or, il faut savoir que ce cadavre était celui d’un homme de soixante ans environ, qui avait une barbe grise rude et longue, et des cheveux de même couleur qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces poils dégoûtants m’effleurer le cou et le visage.


Qu’on juge de la terreur que doit inspirer une vision pareille : je restais immobile dans la position où je me trouvais, n’osant pas tourner la page, et les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition. Une sueur froide coulait sur tout mon corps ; cet état durait bien longtemps ; et l’immobile fantôme ne se dérangeait pas ; cependant j’entendais, comme tout à l’heure, la porte s’ouvrir, et je voyais derrière moi (dans la glace encore) entrer une procession sinistre ; c’étaient des squelettes horribles, portant d’une main leurs têtes, et de l’autre de longs cierges, qui, au lieu d’un feu rouge et tremblant, jetaient une lumière terne et bleuâtre comme celle des rayons de la lune. Ils se promenaient en rond dans la chambre qui, de très chaude qu’elle était auparavant, devenait glacée, et quelques-uns venaient se baisser au foyer noir et triste, en réchauffant leurs mains longues et livides, et en se tournant vers moi pour me dire : « Il fait bien froid. »